A la UneParlons finance

Du bon sens face aux placements alternatifs. Par Damien Lamothe, Ingénieur Patrimonial.

Hasard algorythmique, ou bien conséquence du premier confinement qui a vu s’accroître considérablement (plus de 46 % en plus) la présence sur la toile des foyers français[1], la recrudescence des escroqueries aux placement financiers, a connu une significative augmentation, elle aussi, ces derniers mois.

De tout temps, la palette des arnaques aux placements fut relativement large, et par ailleurs, sur-représentée dans les malversations et tromperies ayant pour but de sous-tirer de l’argent aux porteurs d’espoirs d’une vie meilleure.

En effet, même s’il est vrai que l’escroquerie à la romance, ou au moyen d’une quelconque collecte par ruse de données financières, ont encore de beaux jours devant elles[2], le rêve financier du placement providentiel est aujourd’hui aussi fort que l’était celui des chercheurs de filons aurifères du far west, dont l’histoire retient ironiquement qu’ils n’ont fait qu’enrichir les vendeurs de pelles de l’époque.

Une escroquerie sur deux est comise par internet, et l’AMF, s’appuyant sur le parquet de Paris, parle officiellement d’industrialisation du phénomène, mettant en avant un état des lieux datant de l’an dernier, qui relève des pertes considérables pour les épargnants, évaluées à au moins 1 milliard d’euros entre le 1er juillet 2017 et le 30 juin 2019.

Apparemment, et c’est sans doute une des inovations permises par le web, les modes opératoires les plus efficaces reposent tout bonnement sur l’absence totale de placement sous-jacent, et donc, sur une communication falacieuse, à base de faux sites, ou du moins de coquilles vides n’ayant pour contrepartie à l’encaissement de l’argent collecté, que l’aléatoire qualité de la communication destinée à vendre du vent patrimonial.

Ainsi, 398 nouveaux sites internet, ou entités, identifiés par l’Autorité, ont été ajoutés à cette liste au cours du troisième trimestre 2020, soit 720 depuis le 1er janvier 2020[3].

Cette situation est encore potentiellement largement explosive, puisque dans le même temps confiné, l’épargne des français a atteint des niveaux records, à savoir, que selon la Banque de France, sur les trois premiers trimestres de l’année, la crise du Covid-19 avait engendré une épargne supplémentaire aux niveaux de l’an dernier, de l’ordre de 90 milliards d’euros, soit 4 % du PIB[4].

 La crise sanitaire vient par ailleurs prolonger un mouvement déjà bien engagé, à savoir la remise en cause systématique des points de repères habituels et officiels et la dégradation accrue des relations entre le public et les supports d’information.

Dans ce contexte de perte de confiance et de suspicion généralisée, dont il est inutile ici se prononcer sur les distinctions entre complotisme et libre arbitre, fleurissent des discours d’affranchissements, et de reprises de libertés, qui prétendent tout à la fois, se prémunir contre « les mensonges des banquiers », et assurer des rendements «d’initiés » dont le bas peuble est sciemment tenu à l’écart par une Elite capitaliste vorace.

Parfois ces discours, d’ailleurs sont savament mis en scène, au bon endroit et au bon moment pour piéger l’affaibli, c’est-à-dire par exemple, en annonce introductive de vidéos Youtube dont les thématiques peuvent laisser penser à l’appétence « critique » du spectateur et à son terrain favorable aux espérances irrationnelles. De même, le « parcours de clics » sur les réseaux sociaux est savamment retracé pour traquer la « cible » à qui adresser le message subliminal finement segmenté.

Les nouveaux « vendeurs de pelles », surfent tous azimuts, et l’essentiel est que le placement proposé ait l’air, c’est un paradoxe, à la fois méconnu et ultra rentable.

Lithium, Livrets à hauts rendements, Crypto-actifs, Vaches laitières, diamants[5]… Tout est bon pour séduire de nouvelles victimes[6].

Face à ces sirènes de la « diversification », l’histoire à pu montrer que l’intermédiation par des Conseillers en Gestion de Patrimoine, si elle prévenait des arnaques les plus grossières, ne garantissait absolument pas des schémas présentant un minimum de sophistication.

Que le placement soit conçu dès l’origine comme une chaîne de Ponzi sans matérialité des investissements, ou bien qu’il le devienne, par faiblesse scénaristique du modèle économique,  il se trouve toujours des relais professionnels pour accréditer et distribuer les placements de diversification les plus atypiques, et ce en général  pour au moins deux raisons : les attentes du client en matière de nouveauté et de produits non standardisés, et les commissions d’intermédiation affichées de ces solutions.

Par ailleurs, si le Conseiller en Gestion de Patrimoine aime traditionnellement s’identifier à un médecin généraliste, force est de constater que comme ce dernier souvent s’appuie sur la confiance institutionnelle qu’il porte au laboratoires pour opérer des raccourcis et intégrer dans ses prescriptions de nouveaux médicaments, le CGP peut être tenté de se reposer sur la notoriété et la crédibilité d’un distributeur pour valider l’une de ses solutions sans analyse critique.

C’est pourquoi, il nous semble important, face à une solution séduisante, basée sur des placements « alternatifs »[7], de construire une mini-grille d’analyse personnelle, pour décider si oui ou non, la souscription peut être envisagée sereinement.

De fait, plus qu’une grille valable pour tous et toujours, chaque investisseur ou intermédiaire, devrait envisager la création d’une grille dédiée, à chaque nouvelle opération « atypique ». Cette grille pourrait inventer ces propres critères sur une base du questionnement à la fois mangérial et aristotélicien connu qous l’acronyme de QQOQCCP[8].

C’est en tout cas ce que nous proposons à nos étudiants en Master 2 d’Ingénierie & Conseil en Gestion de Patrimoine, dans le cours « Ingénierie et conseil en gestion de placements alternatifs »[9]. Ces derniers, en effet, envisagent la construction de leurs propositions comprenant un placement de diversification, en isolant le risque de perte en capital couru pour qu’il n’affecte à aucun moment l’atteinte des objectifs principaux, puis en se livrant à des investigations simples, mais de bon sens, concernant la compréhension du modèle économique proposé (notamment, est-il distributif, avec une nécessité de bénéfice et d’affectation de celui-ci aux associés ? Est-ce de la pure spéculation qui nécessite un marché de sortie ? Si une distribution est prévue dans le modèle de rentabilité affiché, quelle est son fondement juridique dans les statuts ou les pactes d’associés/actionnaires ? Qui va racheter les actifs à l’issue ? Quel est le marché de revente et comment est-il organisé ? Les porteurs de projets sont ils « juges et parties », concernant une éventuelle liquidité de ces actifs ? Existe-t-il des conflits d’intérêts ? Que retrouve t  on sur les mentions légales du site ? Que disent les recherches nominatives de tous les protagonistes concernés ? ).

[1] Source Europe 1 « Pendant le confinement, Internet a connu des records de fréquentation en France », 5 Juin 2020, Martin Cangelosi

[2] Les statistiques « officielles » compilant les infractions de polices relevées ne distinguent pas suffisamment les sous-catégories d’abus de confiance. Voir interieur.gouv.fr : escroqueries et infractions assimilées.

[3] Cf. Club Patrimoine, « ACPR : la liste noire d’octobre ! », 6 octobre 2020

[4] https://www.banque-france.fr/presentation-trimestrielle-de-lepargne-des-menages /2020T2

[5] https://www.lemonde.fr/argent/article/2020/12/17/whisky-conteneurs-arbres-vaches-ou-panneaux-photovoltaiques-ces-placements-atypiques-qui-font-la-fortune-des-fraudeurs_6063776_1657007.html

[6] Le site https://deontofi.com/, fait un travail intéressant et en temps réel pour relever certaines arnaques, même si évidemment, face à la masse et à la créativité des escrocs, aucun lanceur d’alerte ne pourra prévenir de façon exhaustive de ces innombrables fraudes.

[7] Alternatifs, soit par leur atypisme en tant que tel, soit par l’innovation et la rareté de leur mode de distribution, montage éventuel compris.

[8] pour « Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? Pourquoi ? »

[9] https://www.essca.fr/programmes/programme-grande-ecole/programme/entree-en-programme-master/5eme-annee (l’auteur intervient également comme chargé d’enseignement pour le cours  Ingénierie et conseil en gestion de patrimoine professionnel et transmission d’entreprise »)

Afficher plus

Damien Lamothe

Ingénieur Patrimonial, enseignant et formateur, Damien Lamothe s’intéresse particulièrement aux thématiques du conseil en organisation patrimoniale des dirigeants de PME, ainsi que de l’interprofessionnalité en matière de conseil patrimonial.

 

Après une carrière de plus de quinze ans dans le domaine patrimonial, au cours de laquelle il a exercé dans des grands groupes bancaires ou financiers, comme en environnement entrepreneurial, il partage son temps entre une activité dédiée à une clientèle privée majoritairement composée de chefs d’entreprises, et une activité d’enseignement et de formation.

 

Dans ce dernier cadre, il exerce notamment des fonctions d’enseignant au sein d’une Grande École labellisée, dans laquelle il contribue à enrichir les orientations et les programmes, autour des enjeux d’interprofessionnalité et d’évolution des modèles économiques de gestion de patrimoine. Ses matières d’enseignement portent sur la fiscalité patrimoniale, l’ingénierie patrimoniale du chef d’entreprise, et la diversification patrimoniale.

 

En tant qu’ingénieur patrimonial, il intervient au sein d’un groupement constitué de professionnels du chiffre et du droit, qui se mobilisent en commun sur ses dossiers dans une approche interprofessionnelle.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page