Néoclouds : le financement de l'IA devient-il un risque pour les marchés ? Eric Lafrenière, Sunny AM

Comme tous les mardis, Eric Lafrenière chez Sunny AM fait le point sur les marchés américains dans notre podcast Good Morning America.
On va commencer par le récap de la semaine. Qu'est-ce qu'il fallait retenir ?
Après plusieurs mois de hausse, Wall Street a connu la semaine dernière sa plus forte correction hebdomadaire depuis juin. Le Nasdaq a reculé de 4,5 %, le S&P 500 de 1,9 %, tandis que le Dow Jones parvenait à gagner 0,7 %. Un écart révélateur et c'est bien la technologie qui a été sanctionnée. Le mouvement de correction s'est concentré sur les semi-conducteurs. L'indice de Philadelphie, qui regroupe les principaux fabricants de puces, a aligné huit séances de baisse consécutives, sa plus longue série depuis 2008. Les investisseurs s'interrogent sur les valorisations atteintes par les valeurs liées à l'intelligence artificielle et surtout sur le financement de gigantesques investissements dans les centres de données. Et c'est là que la macroéconomie a eu un rôle déterminant. L'inflation américaine de septembre est ressortie plus élevée que prévu et le rendement des obligations d'État américaines a dépassé les 5 %. Résultat, l'aversion au risque remonte, l'indice de volatilité, le VIX, est repassé au-dessus de 20 et le marché se demande si les grands groupes technologiques pourront transformer assez vite leurs dépenses massives en croissance et en profit.
Quels sont les éléments à suivre cette semaine ?
D'abord, les résultats d'entreprise. Netflix ouvre le bal des grandes valeurs technologiques aujourd'hui. Mercredi sera la journée clé avec Meta, Tesla et Lam Research. Meta sera scrutée pour ses dépenses d'investissement dans l'IA et Lam Research pour la demande en équipements de semi-conducteurs. D'autres secteurs seront au rendez-vous, la défense avec RTX et Lockheed Martin, la consommation avec Procter & Gamble ou encore la finance avec Capital One et American Express. Côté macro, deux rendez-vous. Aujourd'hui, les mises en chantier de logements de septembre, attendues autour de 1,3 million en rythme annualisé. Vendredi, ce seront les indices PMI d'octobre qui devraient montrer un léger ralentissement de l'activité aussi bien dans l'industrie que dans les services. Ces chiffres seront analysés à l'approche de la réunion de la Réserve fédérale prévue fin octobre.
Notre sujet du jour : les néoclouds qui cristallisent pas mal de ces inquiétudes.
Ces entreprises devenues en quelques années des piliers de l'essor de l'intelligence artificielle ont été en première ligne de la correction. Leur cas illustre parfaitement la question qui se pose aujourd'hui sur le marché : qui paie la facture de l'IA et à quel prix ?
Qu'est-ce qu'un néocloud précisément ?
Il s'agit d'un fournisseur de puissance de calcul spécialisé dans l'intelligence artificielle. Son modèle repose sur l'achat de grandes quantités de processeurs graphiques, principalement auprès de NVIDIA, qui sont installés dans des centres de données, puis loués aux grandes entreprises technologiques et aux laboratoires d'IA. Ces acteurs se positionnent en concurrence spécialisée des grands fournisseurs de cloud que sont Amazon, Microsoft et Google. Les principaux sont CoreWeave aux États-Unis et Nebius, dont le siège est à Amsterdam. Plusieurs anciens mineurs de Bitcoin se sont également reconvertis dans cette activité comme IREN, Hut 8 ou TeraWulf.
Où se situe la fragilité précisément ?
Jusqu'à l'été, ce secteur comptait parmi les plus performants de la cote. En août, l'action de Nebius avait presque triplé depuis le début de l'année et celle de CoreWeave progressait d'environ 30 %. La demande est bien réelle, CoreWeave faisait état d'un carnet de commandes d'environ 104 Md$. Le problème aujourd'hui, c'est le financement. Ces modèles reposent largement sur l'endettement. Les entreprises empruntent pour acquérir des équipements dont la rentabilité s'étale sur plusieurs années, alors même que ces actifs se déprécient avec l'arrivée de nouvelles générations de puces. CoreWeave porte ainsi une dette de plus de 35 Md$.
Qu'est-ce qui a déclenché cette baisse ?
Avec les tensions sur les taux et l'inflation évoquées plus tôt, se sont ajoutés deux facteurs propres au secteur. D'abord, un durcissement des conditions de crédit. Selon Goldman Sachs, la prime exigée sur la dette à haut rendement liée à l'IA a atteint un niveau record. Ensuite, le cabinet Gartner a publié le 14 octobre une étude estimant que les investissements prévus d'ici 2030 nécessiteraient 8 500 Md$ de revenus pour être rentables, alors que l'IA n'en générerait qu'environ 3,6 Md$. Selon Gartner, plus de 80 % des néoclouds pourraient cesser d'opérer de manière indépendante d'ici 2030, par rachat ou par disparition. Et c'est là que le marché a réagi brutalement, avec un déclencheur inattendu, un réseau social. Le soir du 13 octobre, l'investisseur Chamath Palihapitiya a publié sur X un graphique montrant que le rendement d'une obligation CoreWeave à échéance 2032 avait touché 15 %, un niveau habituellement réservé aux entreprises en difficulté. Il s'interrogeait sur une possible bulle de crédit privé liée à l'IA. Elon Musk lui a répondu en un seul mot, « yikes », que l'on pourrait traduire par « aïe ». Le lendemain, CoreWeave a chuté de plus de 15 %, signant la pire performance du Nasdaq 100. Nebius a reculé d'environ 10 % et IREN d'environ 12 %. Et le mouvement s'est poursuivi en fin de semaine. Il convient de nuancer. La direction de CoreWeave souligne que son carnet de commandes couvre largement ses engagements financiers. La question posée par le marché ne porte donc pas sur la demande, mais sur la soutenabilité d'un modèle fortement endetté dans un environnement où les taux sont élevés.
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