La course aux réacteurs


Le graphique est spectaculaire : au 8 juillet, la Chine comptait 39 réacteurs nucléaires en construction, soit presque autant que le reste du monde réuni. Depuis, une unité a été raccordée au réseau, ce qui ramène le chiffre à 38 sur 79 réacteurs actuellement en chantier dans le monde. La photographie évolue, mais le message reste intact : la Chine concentre à elle seule près de la moitié de l’effort nucléaire mondial

Ce chiffre dépasse largement la seule question énergétique. Il révèle que la compétition technologique entre grandes puissances se déplace progressivement vers une ressource plus fondamentale : la capacité à produire une électricité abondante, stable et compétitive.
Pas d’intelligence artificielle sans énergie
L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une révolution immatérielle. Elle repose pourtant sur des infrastructures très physiques : semi-conducteurs, centres de données, systèmes de refroidissement, réseaux électriques et capacités de production.
L’Agence internationale de l’énergie estime que la consommation électrique mondiale des data centers pourrait pratiquement doubler entre 2025 et 2030, pour atteindre environ 950 TWh. Celle des centres spécifiquement consacrés à l’IA progresserait encore plus rapidement. Aux États-Unis, les data centers devraient représenter près de la moitié de la croissance de la demande d’électricité d’ici à la fin de la décennie.
La puissance de calcul ne sera donc pas le seul facteur limitant du développement de l’IA. L’accès à l’électricité deveient tout aussi stratégique.
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La Chine raisonne à l’échelle du système
Il serait toutefois excessif d’expliquer l’offensive nucléaire chinoise uniquement par les besoins de l’IA. Pékin cherche simultanément à réduire la pollution liée au charbon, sécuriser ses approvisionnements, électrifier son industrie et atteindre ses objectifs climatiques. Le nucléaire ne représente encore qu’environ 5% de sa production électrique, loin derrière le charbon.
Mais l’IA renforce la cohérence de cette stratégie. La Chine devrait représenter près de la moitié de l’augmentation mondiale de la demande d’électricité d’ici 2030. Sur cette période, sa consommation supplémentaire pourrait être équivalente à la consommation actuelle de toute l’Union européenne.
Face à cette trajectoire, le nucléaire présente un avantage essentiel : il fournit une électricité pilotable, faiblement carbonée et disponible en continu, complémentaire des capacités solaires, éoliennes et hydrauliques que la Chine déploie également massivement.
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L’avantage de la répétition
La véritable force chinoise ne réside pas seulement dans le nombre de projets. Elle tient à l’existence d’une chaîne industrielle intégrée, à la standardisation des modèles et à la répétition des constructions. Là où de nombreux projets occidentaux restent uniques, longs et coûteux, la Chine transforme progressivement le nucléaire en programme industriel.
Cette différence est décisive. Dans le nucléaire, la capacité à reproduire les mêmes technologies, avec les mêmes fournisseurs et les mêmes équipes, permet théoriquement de réduire les délais, les risques d’exécution et les coûts.
Une bataille économique autant qu’énergétique
La course à l’IA ne se jouera donc pas seulement entre Nvidia, OpenAI ou les hyperscalers. Elle opposera aussi les pays capables de fournir rapidement l’énergie, les réseaux et les équipements nécessaires à leur développement.
La Chine semble avoir compris que l’électricité n’est plus seulement une commodité. Elle devient une infrastructure de souveraineté technologique.
Dans la prochaine phase de la révolution numérique, les gagnants ne seront peut-être pas uniquement ceux qui disposeront des meilleurs algorithmes. Ce seront aussi ceux qui auront construit, suffisamment tôt, les centrales capables de les faire fonctionner.
Par Gérald Grant, Fundesys
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Lire aussi :
Chine : le déploiement massif de capacité de production de batteries
Complément de lecture avec l'analyse de Bastien Drut, Head of Research and Strategy CPRAM
Publié le 24 janvier 2025 :
Investissement nucléaire mondial (en milliards de dollars) 2000 à 2023
La demande mondiale d’électricité est en train d’accélérer pour plusieurs raisons : climatisation, passage aux véhicules électriques, construction de data centers, développement de modèles d’Intelligence Artificielle (IA), crypto-actifs etc. En parallèle, la lutte contre le changement climatique fait qu’il est nécessaire de décarboner le secteur énergétique. Dans ce cadre, l’énergie nucléaire connait un nouvel essor. On peut par exemple penser à la prochaine réactivation de la centrale de Three Mile Island par Microsoft ou au fait que même en Allemagne, les lignes sont en train de bouger sur le sujet. 63 réacteurs sont actuellement en construction et les investissements globaux dans l’énergie nucléaire (construction de nouveaux réacteurs et maintenance des réacteurs existants) ont représenté 65 Mds $ en 2023, soit environ le double par rapport à il y a 10 ans. Le regain d’intérêt pour le nucléaire est donc très impressionnant.

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