"Faute de pouvoir l'emporter militairement, Washington change d'arme"

Extrait de la lettre mensuelle d'Apicil AM Un contexte, des ambiances contrastées
Un même contexte, plusieurs ambiances sur les marchés cet été. Les nombreux rebondissements n'auront pas entamé la résilience des marchés actions, confortés par une saison de résultats exceptionnelle des deux côtés de l'Atlantique. Le tableau est nettement moins euphorique du côté des emprunts d'État, pris en étau entre les craintes budgétaires, l'inflation et les doutes sur la crédibilité des banques centrales. Entre les deux, le crédit est resté stable, le portage compensant la remontée des taux. Les matières premières, elles, dominent toujours le classement depuis le début de l'année, avec une nouvelle flambée du pétrole cet été et une envolée de l'or en août.
Un bilan plutôt rassurant, malgré le décrochage obligataire, au regard d'un contexte qui s'est nettement compliqué. Le protocole d'accord signé mi-juin entre Washington et Téhéran n'aura pas survécu au mois de juillet, les hostilités ayant repris et gagné la mer Rouge ainsi que le nord de l'Égypte. Le trafic dans le détroit d'Ormuz est de nouveau fortement perturbé, sans être totalement interrompu, et sur les 20 Mbj qui y transitent habituellement, 8 à 10 Mbj pourraient emprunter des voies alternatives (oléoducs, ports de contournement). La facture n'en reste pas moins salée, avec un Brent revenu au voisinage des 100 $ et un gaz européen au plus haut depuis décembre 2022, au-delà de 80 €/MWh.
Faute de pouvoir l'emporter militairement, Washington change d'arme. Stocks de munitions entamés, facture de la guerre qui s'alourdit, navires impossibles à protéger en permanence, les États-Unis ont transféré le bras de fer sur le terrain financier. La cible est désormais la manne extérieure de l'Iran, ses ventes de pétrole, ses partenaires commerciaux et son accès aux marchés de capitaux, avec l'espoir de contraindre Téhéran à négocier. Annoncée par S. Bessent comme « la plus grande offensive financière jamais engagée contre un adversaire », la manœuvre reste pour l'heure bien en deçà de l'étranglement promis. Une soixantaine d'entités, d'individus et de navires figurent sur la liste, mais les grandes banques chinoises n'y sont pas et la pression monte par paliers. Le scénario d'un enlisement gagne donc du terrain et l'issue du conflit se fait plus incertaine. Nous continuons néanmoins de privilégier une normalisation progressive, sur le mode d'une détente chaotique.
Pour D. Trump, retarder la sortie de crise pourrait s'avérer très coûteux, économiquement comme politiquement. Un premier seuil de douleur a été atteint sur les taux longs américains, le 10 ans s'étant rapproché des 5 %, ce qui a contraint l'administration à réagir. Deux opérations estivales pilotées par S. Bessent ont tenté d'endiguer la hausse. Le Trésor a d'abord doublé, puis récemment triplé, ses rachats de Treasuries longues, pour une détente des taux finalement éphémère. Washington et Tokyo sont ensuite intervenus de concert pour soutenir le yen, avec la volonté de maintenir l'épargne japonaise investie en Treasuries. En parallèle, la hausse du coût de la vie érode la popularité du président et accroît le risque d'une défaite aux élections de mi-mandat du 3 novembre.
Le phénomène n'a toutefois rien d'idiosyncratique, il est mondial et porte les rendements à des niveaux inédits depuis des décennies (cf. Graphique du mois). Le choc énergétique importé du conflit entretient la pression sur les prix, et les banques centrales ne peuvent plus le qualifier de transitoire sans y laisser leur crédibilité. Les marchés intègrent désormais davantage de hausses de taux directeurs d'ici la fin de l'année et en 2027, un scénario qui nous paraît excessif. La remontée des taux longs resserre déjà les conditions financières et fait une partie du travail à leur place. Surtout, l'inflation sous-jacente reste stable, signe que la hausse vient avant tout de l'énergie, et l'absence de tensions sur l'emploi (avec des gains de productivité en soutien) écarte pour l'heure le risque d'une boucle prix-salaires.
Sur le front de la croissance, ni l'Amérique ni l'Europe n'ont plié sous le choc du Moyen-Orient. Aux États-Unis, le chiffre du deuxième trimestre a déçu en apparence (+1,5 % annualisé, contre +2,0 % attendu et +2,1 % au trimestre précédent), mais l'écart tient intégralement au commerce extérieur et aux stocks, dont la contribution négative traduit paradoxalement la solidité de la demande intérieure et l'ampleur des importations liées à l'IA. L'investissement et la consommation avancent à bon rythme et l'économie américaine aborde le second semestre en bonne posture (marges élevées, gains de productivité, marché du travail qui tient).
La Zone euro réserve pour sa part une bonne surprise, avec un premier trimestre relevé de -0,2 % à 0 % et un deuxième à +0,4 %, deux fois plus que prévu. Les indicateurs avancés se redressent et laissent augurer un second semestre convenable, même si la sécheresse et les incendies de l'été amputeront une partie du troisième trimestre.
Télécharger la lettre de septembre 2026 d'Apicil AM
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