Autonomie européenne en matière de défense : un réarmement ciblé

Pendant des décennies, les budgets européens de défense ont été traités comme un poste budgétaire discrétionnaire, un dividende de la paix susceptible d’être affecté à d’autres fins. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a mis fin à cette idée reçue. Les années qui ont suivi, marquées par des relations transatlantiques moins prévisibles en matière de sécurité et par l’importance croissante de la guerre cybernétique, des drones et de l’espace, n’ont fait que renforcer cette rupture.
Le sommet de l’OTAN à Ankara en juillet 2026 a renforcé un changement déjà amorcé depuis l’invasion de 2022 : l’effort de défense européen ne constitue plus un cycle de dépenses temporaire, mais un engagement industriel structurel sur plusieurs décennies. Alors que les États-Unis réduisent progressivement leur rôle dans la défense conventionnelle du continent, la question centrale est de savoir à quelle vitesse l’Europe pourra traduire l’augmentation de ses budgets de défense en capacités militaires et industrielles ainsi qu’en autonomie stratégique. Comme le montre le graphique, les dépenses de l’OTAN ont longtemps été en deçà de l’objectif de 2 % du PIB, qu’elles ne dépasseront pour la première fois qu’en 2025.
Pour les investisseurs, plusieurs cycles de longue durée émergent, chacun pouvant profiter à des acteurs différents. Pour les identifier, il faut regarder au-delà des objectifs de dépenses et s’intéresser aux entreprises capables de tenir leurs engagements.
Une nouvelle approche européenne en matière de sécurité
En 2025, les alliés de l’OTAN se sont engagés à porter les dépenses totales liées à la défense et à la sécurité à 5 % du PIB d’ici 2035, réparties entre 3,5 % pour les capacités militaires de base et 1,5 % pour les questions liées à la résilience dans un sens plus large, tels que la cybersécurité et les infrastructures. Un an plus tard, le sommet d’Ankara a marqué un tournant, l’accent étant désormais mis non plus sur les engagements, mais sur leur mise en œuvre[1]. Parmi les annonces faites lors du sommet :
- Plus de 50 milliards de dollars de nouveaux achats
- 40 milliards de dollars d’investissements dans la lutte anti-drone
- Engagement de 70 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine pour 2026-2027
- Cinq États membres, avec en tête les pays baltes et la Pologne, dépassent déjà l’objectif principal en matière de défense de 3,5 %
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Autonomie des financements : des engagements aux approvisionnements
Transformer des engagements politiques en capacités militaires nécessite des fonds, et l’UE a passé les dix-huit derniers mois à mettre en place l’architecture financière nécessaire à cet effet. L’Union européenne combine investissements nationaux, emprunts conjoints et subventions afin de soutenir un effort de défense plus important et mieux coordonné à l’échelle du Bloc.
Le programme Readiness 2030/ReArm Europe[2], présenté en mars 2025, vise à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires dans la défense grâce à une combinaison de mesures de flexibilité budgétaire nationale, de fonds européens et de capitaux privés.
Le pilier le plus visible de l’UE est le programme SAFE (Security Action for Europe)[3], un mécanisme de prêt de 150 milliards d’euros destiné aux marchés publics conjoints, qui a suscité une demande supérieure aux fonds disponibles de la part des 19 États membres participants.
Les décaissements ont débuté en 2026 et les contrats financés par des prêts doivent comporter au moins 65 % de composants en provenance de l’UE, de l’Ukraine ou des pays de l’EEE/AELE, renforçant ainsi le principe « Acheter européen ».
Parallèlement à SAFE, le Programme européen pour l’industrie de la défense[4] (European Defence Industry Programme, EDIP) prévoit 1,5 milliard d’euros de subventions pour la période 2025-2027, une somme modeste mais qui a ouvert une voie : la Commission européenne a proposé d’intégrer les domaines de la défense et de l’espace dans une enveloppe spécifique de 131 milliards d’euros[5] au sein du budget de l’UE pour la période 2028-2034, un montant qui aurait été inimaginable il y a encore quelques années.
Même si l’augmentation des budgets offre un contexte favorable, les financements ne seront pas répartis de manière uniforme. Les opportunités se trouvent probablement parmi les entreprises qui sont déjà en mesure de produire efficacement et à grande échelle.
La contrainte clé (pour l’instant) : l’exécution
La preuve la plus évidente que la défense européenne est entrée dans un véritable cycle d’expansion industrielle réside dans les carnets de commandes de ses principaux maîtres d’œuvre, qui se sont considérablement étoffés dans tous les domaines (du terrestre à l’aérien, y compris les systèmes de combat existants et les nouveaux systèmes). Le chiffre d’affaires des plus grandes sociétés européennes cotées du secteur de la défense et de l’armement a progressé en moyenne de 57 % depuis 2021.[6]
Cependant, l’exécution – qu’il s’agisse des pièces détachées, de la main-d’œuvre ou de la capacité de production – constitue désormais le facteur limitant. Les dirigeants du secteur ont publiquement exhorté les gouvernements à conclure des contrats plus fermes et plus rapides afin de justifier l’investissement dans de nouvelles usines. Le programme franco-allemand FCAS de chasseur de nouvelle génération, actuellement au point mort[7], ainsi que l’annulation récente d’une commande de frégates allemandes[8], rappellent que l’alignement politique et la rapidité d’approvisionnement demeurent les principaux obstacles entre les engagements financiers et la mise en service effective des capacités, bien plus que le financement ou la demande.
Nous pensons que les candidats les plus résilients sont susceptibles de combiner des produits stratégiquement importants avec des plans de production crédibles, une gestion rigoureuse des contrats et des risques liés au programme maîtrisables. Dans ce secteur, l’analyse fondamentale des entreprises reste aussi importante que le thème global.
Aéronautique civile : Autonomie européenne déjà établie
Dans l’aérospatiale civile l’Europe abrite l’une des deux seules entreprises au monde capables de produire de grands avions commerciaux à grande échelle, et la demande mondiale a rarement été plus forte. La demande n’est pas le facteur limitant. Le cumul des carnets de commandes de gros avions commerciaux dépasse les 16 000 unités, soit environ 12 années de production. La difficulté réside dans la production : la pénurie de moteurs et les goulets d’étranglement plus généraux au sein de la chaîne d’approvisionnement, notamment en matière de pièces forgées, de pièces moulées et de titane, ont à plusieurs reprises retardé l’augmentation de la production.
C’est dans le domaine de la technologie des moteurs que l’autonomie de l’Europe en matière d’aérospatiale civile se manifeste le plus concrètement. CFM International, la coentreprise détenue à parts égales par Safran et GE Aerospace, motorise plus de 60 % de la flotte mondiale d’avions monocouloirs[9], y compris, grâce à sa variante Leap-1C, le C919 chinois, ce qui rappelle que même le programme aéronautique phare de la Chine repose encore sur une technologie de propulsion franco-américaine.
L’aéronautique civile offre un cycle différent de celui de la défense ; il est porté par le renouvellement des flottes, la demande des passagers ainsi que les revenus récurrents liés à la maintenance et aux pièces détachées. Tout comme dans le domaine de la défense, nous accordons une importance particulière aux fournisseurs qui disposent des capacités financières et logistiques nécessaires pour financer et mettre en œuvre une augmentation de la production.
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L’espace : la prochaine infrastructure stratégique
Le défi de l’autonomie de l’Europe s’étend de plus en plus à l’espace. Les communications par satellite, la navigation et l’observation de la Terre soutiennent les infrastructures civiles, les opérations militaires et les interventions d’urgence ; pourtant, l’Europe dépend encore, dans plusieurs domaines, de technologies et de constellations non européennes.
Les efforts de consolidation du secteur, associés à des programmes publics tels que Galileo, Copernicus et la constellation de connectivité sécurisée IRIS2, visent à renforcer les capacités européennes. Cette opportunité s’étend, au-delà des fabricants de satellites, aux composants, aux communications sécurisées, au traitement des données, aux systèmes au sol et aux services de lancement.
Selon nous, les entreprises les plus résilientes seront celles qui travaillent à la fois pour le secteur public et pour le secteur privé. Cette double exposition peut réduire la dépendance vis-à-vis d’un programme donné tout en permettant de continuer à participer au programme européen en matière d’autonomie.
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L’autonomie se gagnera entreprise par entreprise
La réorientation stratégique de l’Europe devrait avoir une incidence sur les investissements industriels bien au-delà du cycle politique actuel. La tendance actuelle montre que la défense et l’aérospatiale constituent des priorités stratégiques bénéficiant d’un engagement politique et d’un soutien financier sans précédent. Cependant, l’engagement politique ne permet pas d’éliminer les retards d’approvisionnement, les contraintes liées à la chaîne d’approvisionnement ni les risques techniques.
Pour les investisseurs, cela signifie que la sélectivité est essentielle. L’opportunité ne consiste pas simplement à profiter d’une hausse générale des dépenses, mais à identifier les entreprises dotées d’une technologie solide, de capacités stratégiquement importantes et de la capacité à transformer la demande à long terme en croissance rentable. Dans les secteurs de la défense, de l’aéronautique et de l’espace, une analyse fondamentale rigoureuse permettra de déterminer quelles entreprises sont les mieux placées pour en tirer parti.
Achevé de rédiger le 25 août 2026.
[1] Déclaration du sommet d’Ankara | Texte officiel de l’OTAN
[2] Feuille de route 2030 - Commission européenne
[3] SAFE | Security Action for Europe - Commission européenne
[4] EDIP Forging Europe’s Defence
[5] Budget de l’UE 2028-2034
[6] Industrie européenne de la défense, 2026
[7] Berlin declares Franco-German fighter jet project dead in blow to Macron – POLITICO
[8] L’Allemagne abandonne le programme des frégates F126 et se tourne vers les navires de guerre MEKO dans un contexte de coûts élevés et de chaos chez les sous-traitants
[9] Partenariat entre GE Aerospace et Safran CFM | GE Aerospace News
À l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace du Bourget, les signaux de reprise se multiplient dans une filière durablement marquée par la crise sanitaire. Ce grand rendez-vous du secteur, symbole de la puissance industrielle européenne, illustre le redémarrage de l’activité et la confiance retrouvée des donneurs d’ordre comme des investisseurs. Le trafic aérien mondial s’est redressé, les commandes d’avions sont reparties à la hausse, et les sous-traitants retrouvent progressivement leur rythme malgré les tensions persistantes sur l’approvisionnement.
Une reprise forte du trafic aérien mondial
Le secteur aéronautique bénéficie du retour progressif du trafic aérien à ses niveaux d’avant-crise, porté par la reprise économique mondiale. Les grands avionneurs, tels qu’Airbus, enregistrent une demande soutenue, avec des carnets de commandes bien remplis. Mais cette dynamique se heurte à des contraintes opérationnelles, liées notamment à la disponibilité des moteurs et de certains composants électroniques.
Les chaînes d’approvisionnement restent tendues, freinant la cadence des livraisons. En parallèle, la filière fait face à des difficultés de recrutement dans plusieurs métiers techniques. La désorganisation post-Covid continue donc de peser sur la capacité à transformer la demande en production livrée.
Des enjeux industriels et environnementaux majeurs
Le secteur doit affronter deux défis majeurs à long terme, la réduction des émissions de CO₂ et la sécurisation industrielle. Les attentes en matière d’aviation plus sobre se renforcent, dans un contexte de transition énergétique globale. L’innovation s’accélère autour de technologies telles que les carburants durables, les architectures d’avions allégées ou encore la motorisation à hydrogène.
Parallèlement, les ambitions de réindustrialisation se heurtent à une dépendance persistante à certains fournisseurs étrangers. La volonté de relocaliser certaines activités se heurte à la complexité des chaînes mondiales de production et aux besoins en investissements lourds.
La filière aéronautique et défense s’impose comme valeur refuge en Bourse
En Bourse, les valeurs aéronautiques et de défense affichent une forte progression depuis le début de l’année 2024. L’indice STOXX Europe Aerospace & Defense a gagné 26 % sur les cinq premiers mois, bénéficiant à la fois du rebond du secteur civil et de la hausse des budgets militaires. Des groupes comme Thales, Dassault Aviation ou Airbus en profitent pleinement.
Les tensions géopolitiques actuelles, notamment en Europe de l’Est et au Proche-Orient, stimulent les commandes d’équipements de défense. Ce contexte sécuritaire soutient durablement la valorisation des entreprises du secteur, désormais perçu comme stratégique par les investisseurs institutionnels.
L’attractivité du secteur renforcée par une visibilité accrue
Le secteur attire par sa capacité à générer une croissance stable sur plusieurs années, fondée sur des carnets de commandes solides, une demande anticipée en hausse et une reconnaissance renforcée du rôle critique de l’industrie. Les entreprises du secteur aéronautique, en particulier celles qui combinent activités civiles et défense, bénéficient d’une meilleure prévisibilité des revenus et d’une exposition favorable à long terme.
La baisse de la volatilité sur les marchés depuis le début 2024 et le ralentissement des hausses de taux d’intérêt favorisent également les valeurs industrielles cycliques. Les analystes boursiers saluent une dynamique qui combine rendement, visibilité et positionnement stratégique.
Une transformation profonde de l’écosystème aéronautique
La restructuration du secteur, amorcée dès la sortie de crise sanitaire, se poursuit. Les rapprochements industriels se multiplient, les équipementiers montent en gamme et les pôles de compétitivité se consolident. Cette concentration vise à renforcer la résilience de la filière, tout en soutenant sa capacité d’innovation.
Les pouvoirs publics soutiennent cette dynamique à travers des plans d’investissement, des incitations à la formation et des politiques industrielles ciblées. En France, l’ancrage territorial de la filière reste fort, notamment dans la région Occitanie, moteur historique de l’aéronautique.
Une ambition européenne autour d’une autonomie stratégique
Face à la domination américaine, incarnée par Boeing, l’Europe affirme sa volonté de préserver une autonomie industrielle et technologique. Airbus reste la figure de proue d’un écosystème intégré, où les synergies entre aviation civile et défense renforcent les capacités d’innovation.
La stratégie européenne passe par la coordination des efforts entre pays membres, le soutien à la recherche, et la montée en compétence des écosystèmes régionaux. L’objectif est clair, assurer la souveraineté industrielle et technologique de l’Europe dans un secteur exposé aux risques géopolitiques, économiques et climatiques.
Sources : France Culture, Investir - Les Échos
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