Les taux français à 10 ans flirtent avec les 5 %

Par Yonomi, Altheis
1. Les taux montent partout (10 ans américain à 5,2 %, Bund allemand au plus haut depuis 2009), mais la France paie en plus une prime spécifique.
2. Cette prime, le spread OAT-Bund, a dépassé 150 points de base (pb) en séance vendredi et clôturé à 141 pb : du jamais-vu depuis fin 2011. C’est la plus élevée de la zone euro, devant l’Italie (116 pb) et la Grèce (107 pb).
3. La France n’est pas en risque de faillite : l’adjudication du 1er octobre a été couverte 2,3 fois. Mais elle emprunte désormais à près de 5 % à 10 ans, en pleine négociation budgétaire et à six mois de la présidentielle.
4. Les assureurs et banques françaises, acheteurs naturels de dette française, pourraient freiner l’écartement. Une aide de la BCE ou de l’Europe, elle, ne viendrait qu’à des conditions strictes.
5. Pour les Français : charge de la dette, crédit immobilier, financement des entreprises… mais aussi, à terme, de meilleurs rendements pour les fonds en euros.
Rappel sur le contexte international : pourquoi les taux mondiaux montent-ils ?
Ce mouvement de hausse des taux s’est amorcé fin février, avec le début du conflit au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz mais ce n’est pas la seule raison.
Depuis plusieurs mois et depuis le blocage du détroit d’Ormuz, les taux mondiaux sont entrés dans une période haussière. Ainsi, le taux 10 ans américain est passé de moins de 4 % à 5,2 % aujourd’hui et le taux 10 ans français de 3,2 % à 4,9 % aujourd’hui.
La logique est assez simple. Le blocage du détroit d’Ormuz entraîne une hausse des prix, notamment de l’énergie. Cet effet inflationniste, conjugué à l’incertitude de la réponse des banquiers centraux qui doivent, de par le mandat qui leur a été confié, lutter contre l’inflation, fait logiquement monter les taux d’intérêt.
Cette crainte de l’inflation et de la montée des taux d’intérêt, qui n’est en fait qu’un renchérissement du prix de l’argent, a d’ailleurs dans un premier temps fait chuter également les marchés actions. Mais, si cette chute n’aura duré qu’un mois du côté des actions, les investisseurs paraissant finalement confiants dans le fait que le conflit ne durerait pas, les marchés obligataires sont restés de leur côté moins optimistes et les taux ont continué de monter, progressivement et sans effet de panique, comme nous avions pu l’observer par le passé au Royaume-Uni par exemple.
La deuxième raison est une augmentation globale du besoin de financement et donc de l’offre obligataire. Ce besoin se fait sentir du côté des États évidemment (on peut avoir en tête le plan d’investissement massif de l’Allemagne) mais également du côté des entreprises, les entreprises technologiques américaines par exemple ne générant plus suffisamment d’argent pour financer leurs investissements colossaux en infrastructure et les annonces d’émissions obligataires se sont récemment multipliées.
Enfin, alors que le besoin de financement et les émissions obligataires se multiplient, la demande diminue. L’exemple le plus marquant est celui du Japon. Le Japon est souvent considéré comme le prêteur du monde. Bénéficiant d’une épargne importante et de taux d’intérêt particulièrement bas, l’épargne japonaise se tourne massivement vers les investissements étrangers, américains et européens notamment. L’industrie financière connaît par exemple par cœur une stratégie appelée carry-trade, qui consiste à emprunter dans un pays où les taux sont faibles, typiquement le Japon, et prêter dans un pays où les taux d’intérêt sont plus élevés, typiquement les États-Unis. Cette stratégie fonctionne tant que les devises ne fluctuent pas trop et ne viennent pas neutraliser cet effet. Or, lorsque les taux d’intérêt au Japon montent, la rémunération peut paraître suffisante à l’épargnant et le dissuader de prendre le risque lié aux opérations de carry-trade. Cela réduit donc la demande d’investissement en obligations souveraines et les États-Unis et l’Europe perdent un acheteur.
Comment observer l’appréciation des marchés sur la dette française : le spread OAT-Bund
Les taux montent mondialement donc. La question que l’on peut légitimement se poser est de savoir si la hausse des taux que l’on observe en France n’est provoquée que par les mouvements décrits ci-dessus, ou s’il y a un point spécifique à la France.
Pour mesurer cela, on a l’habitude de considérer l’évolution du spread OAT-Bund.
Le spread OAT-Bund correspond à l’écart entre le rendement de l’obligation française à dix ans et celui de son équivalent allemand. La dette allemande est logiquement considérée comme étant la dette la moins risquée de la zone euro. Cet écart de rendement mesure donc la prime de risque supplémentaire demandée par les investisseurs pour détenir une obligation émise par l’État français plutôt que son équivalent émis par l’État allemand.
Avant la dissolution, le spread évoluait sous les 0,5 %. Il a ensuite dépassé les 80 points de base atteignant 90 points de base lors de la censure du gouvernement Barnier.
Ce spread a dépassé en séance vendredi dernier les 1,5 %, pour terminer la séance à 1,41
C’est la prime de risque la plus élevée de la zone euro (1,16 % pour l’Italie, 1,07 % pour la Grèce, 0,6 % pour l’Espagne et 0,5 % pour le Portugal).
Historiquement, pendant la crise de la zone euro, le record a été d’environ 2 % en novembre 2011.
Le record absolu est d’environ 7,6 % en 1982 avant le virage économique de François Mitterrand. Mais à l’époque il n’y avait pas l’euro, qui vient protéger en quelque sorte les taux d’intérêt français.
La France n’est pas sur le point de faire faillite mais l’aspect budgétaire et politique inquiète
La France n’est pas sur le point de faire faillite car elle continue de pouvoir emprunter, mais le coût des emprunts est de plus en plus important, ce qui vient renchérir le coût de la dette et réduit d’autant les marges de manœuvre futures.
Le jeudi 1er octobre 2026, jour même de la présentation du budget, la France a émis 12 milliards d’euros d’OAT à long terme, pour une demande de 27,5 milliards d’euros, soit 2,3 fois le montant émis. Donc les investisseurs continuent sans problème de prêter à la France. En revanche, le taux du 10 ans de référence est passé de 4,23 % il y a un mois à 4,93 %.
Nous débutons la période de négociation du budget. Cela risque évidemment de créer un stress supplémentaire pour la dette française.
Pendant toute la saga budgétaire de l’automne 2025, le spread a oscillé entre 70 et 90 points de base avec un pic à 89 points de base le 6 octobre 2025, lors de la démission de Sébastien Lecornu. Il est retombé à 56 points de base fin janvier 2026, une fois le budget adopté. Le marché a sanctionné l’instabilité plus que le contenu du budget.
Si on regarde dans le rétroviseur l’élection présidentielle de 2017, on voit également un pic à 0,8 % avec Marine Le Pen en tête et l’affaire Fillon. Le spread se détend ensuite avec la montée d’Emmanuel Macron. En avril 2017, Jean-Luc Mélenchon gagne plusieurs points en un mois et cela fait remonter le spread. Après le premier tour, la détente du spread est immédiate et on revient sous les 50 points de base.
En 2022, le mouvement a été plus modeste
La dissolution de 2024 et l’instabilité politique qui en a découlé ont en revanche installé ce spread durablement et structurellement au-dessus des 0,5 %.
Quel soutien à attendre côté marché financier et institutions supranationales ?
Sur le marché français, les assureurs sont des acheteurs naturels de dette française dans le cadre de la gestion de leur bilan et des fonds en euros qu’ils proposent à leurs clients.
Si, traditionnellement, les assureurs semblent globalement penser qu’un spread à 1 % est plutôt un signal d’achat de la dette française, cette année ils donnaient l’impression de vouloir plutôt attendre un écart aux alentours de 1,5 %.
Nous sommes donc arrivés à ce niveau où les assureurs pourraient venir calmer les marchés financiers, et c’est peut-être ce que nous avons observé d’ailleurs lors de la séance de vendredi.
Les regards se tournent également vers la BCE, qui dispose depuis 2022 d’un outil anti-fragmentation sans limite de montant, le TPI
Mais il est conditionnel et il n’a jamais servi.
La France pourrait-elle en bénéficier ?
Normalement, pour pouvoir le faire, il faut que le pays respecte le cadre budgétaire européen. Or, la France est en procédure de déficit excessif depuis juillet 2024. Il faudrait donc que la France ne soit pas jugée défaillante dans la correction de son déficit, appréciation qui revient au Conseil de l’UE ; le Conseil des gouverneurs de la BCE décide ensuite d’activer ou non l’outil.
Cet outil a été conçu pour lutter contre des dynamiques de marché « injustifiées et désordonnées ». Dans notre cas, l’écartement est justifié par les fondamentaux et s’est fait par paliers progressifs. On ne semble pas entrer dans ce cadre-là.
De plus, la BCE est dans un mouvement de hausse des taux. Acheter de la dette française pour calmer la hausse des taux tout en appliquant une politique restrictive serait contradictoire. Par ailleurs, la BCE agit en pompier plutôt qu’en assureur des dérapages budgétaires. Au moment de la négociation budgétaire et avant la prochaine élection présidentielle, aider la France n’irait pas forcément dans le sens d’une prise de conscience du besoin de rigueur budgétaire.
Enfin, une aide massive aurait une contrepartie : pour racheter sans limite la dette d’un pays (programme OMT), la BCE exige qu’il soit placé sous un programme du Mécanisme européen de stabilité, avec des conditions strictes. Dans un contexte où la souveraineté est au cœur des esprits, réclamer de l’aide pour contenir les taux d’intérêt français passerait par un moment de tutelle.
En 2011, le Portugal a ainsi demandé une aide de 78 milliards d’euros à l’Union européenne et au FMI. Cela s’est fait contre un programme d’ajustement qui comprenait entre autres :
Fonction publique : baisse des salaires, suspension des 13e et 14e mois (primes de vacances et de Noël) pour les fonctionnaires et les retraités, semaine portée de 35 à 40 heures.
Retraites : gel de l’indexation (hors minimum vieillesse), contribution exceptionnelle sur les pensions élevées.
Impôts : moins de produits au taux réduit de TVA, hausse d’impôts sur le revenu
Marché du travail : suppression de jours fériés, assouplissement des licenciements…
Quels impacts pour les Français ?
Enfin, il faut rappeler que les impacts pour les Français sont multiples, et qu’ils ne vont pas tous dans le même sens.
D’abord le budget de l’État. Chaque euro consacré au paiement des intérêts est un euro qui ne finance ni l’école, ni l’hôpital, ni la défense, ni une baisse d’impôts. La charge de la dette est en passe de devenir l’un des tout premiers postes du budget, sans qu’aucune décision politique de l’année n’y change quoi que ce soit, puisqu’elle résulte du renouvellement mécanique d’une dette ancienne émise à taux quasi nul. La charge de la dette est aujourd’hui le deuxième poste du budget de l’État, derrière l’enseignement scolaire et devant la défense. Selon la programmation pluriannuelle, elle en deviendra le premier poste dès 2027. Autrement dit : le premier budget de la France sera bientôt le remboursement de son passé.
Ensuite, le crédit immobilier. Les banques utilisent le TEC 10, dérivé du marché des OAT, comme référence pour fixer les taux des crédits immobiliers à taux fixe. La hausse renchérit donc l’accès à la propriété à court terme. À moyen terme, elle pèse aussi sur les prix.
Enfin, le financement des entreprises. Les ETI et PME subissent pleinement la hausse avec à la clé moins d’investissement, moins de croissance et un marché de l’emploi plus fragile.
Le seul point « positif » est que la hausse des taux implique la hausse des rémunérations des placements peu risqués et va donc inciter les Français à encore plus épargner dans des placements moins risqués, ce qui n’est pas bon pour l’économie puisque cela signifie moins de consommation et moins d’investissement.
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