L’instant » nietzschéen des marchés

Par Valentin URRUTIAGUER, Responsable de la Gestion Cross‑Asset, Auris Gestion
Le 19 mars 2018, le journal Le Monde titrait « Le nouveau patron de la Fed Jerome Powell, à l’épreuve du feu face à Trump et aux marchés ». Jerome Powell s’apprêtait alors à présider son premier FOMC et à enclencher sa première hausse des taux (il les augmentera 4 fois cette année-là) face au retour de l’inflation. Le rendement de l’obligation à 10 ans US avait augmenté de 40 bps en un an et le baril de pétrole avait quant à lui progressé de près de 25%. A cette époque, les États-Unis, alors en pleine guerre commerciale avec la Chine, avaient eu recours au déficit pour financer leur croissance déjà robuste.
Huit ans plus tard, ce vendredi, le mandat de président de Jerome Powell a pris fin alors que le Sénat américain a validé la nomination de son successeur, Kevin Warsh. Ce dernier ne prendra effectivement les commandes de la Réserve Fédérale que lorsqu’il aura prêté serment. Jerome Powell conserve pour l’instant la présidence par intérim jusqu'à ce que Kevin Warsh prête serment comme nouveau président. Cette décision a néanmoins été contestée, sans que cela n’ait un impact, par Michelle Bowman et Stephen Miran, deux proches de Donald Trump, qui regrettent l’absence de limite temporelle pour cette présidence par intérim sine die.
Alors que les spécialistes de la politique monétaire ne tarderont pas à tirer le bilan « Powell » marqué par la crise du Covid en 2020, le retour en force de l’inflation en 2022, la succession de faillites bancaires en 2023 et la révolution IA en 2025, il est d’ores et déjà possible d’établir un premier tableau de l’état de l’économie américaine à l’heure actuelle et de l’analyser à l’aune de celui de 2018.
Car les deux situations tendent aujourd’hui à être similaires. En mai 2026, le rendement de l’obligation à 10 ans US a augmenté de près de 40 bps depuis le début de l’année, dont 20 bps sur la seule dernière semaine, et le baril de pétrole a progressé de +85% sur la même période. Face à la hausse des prix à la consommation sur un an (2.8% pour le core CPI contre 2.7% attendu, 3.8% pour le CPI contre 3.7%) et de ceux à la production (5.2% hors alimentation et énergie contre 4.3% attendu) la question de la trajectoire des taux de la FED commence à focaliser l’attention des marchés, qui ont décidé cette semaine de délaisser la thématique de l’intelligence artificielle et des puces mémoires, le SOX abandonnant -1.59% alors que le S&P 500 a repris +0.13%.
A la croisée des chemins, les marchés sont en train de vivre un « Instant » nietzschéen. Dans « Ainsi parlait Zarathoustra », le héros, arrivé devant le portique, s’interroge : « Ne faut-il pas que, de toute chose, ce qui peut advenir une fois déjà soit advenu, se soit une fois accompli, écoulé ? ».
Car en période d’incertitudes, les investisseurs continuent d’étudier le passé pour tenter de trouver les clés afin de décrypter le futur. Le choc d’offre que connaît le marché du pétrole, directement en lien avec le blocage du détroit d’Ormuz, n’est pas sans rappeler la décennie 70 qui avait vu deux chocs pétroliers conduire à une stagflation. Les pays européens sont d’ailleurs en première ligne, la trajectoire de croissance (0.1% sur le premier trimestre 2026, 0.8% sur un an) suivant le chemin inverse de celle de l’inflation. Par ailleurs, l’engouement des marchés pour les semi-conducteurs rappelle à certains investisseurs les phases d’euphorie de la fin des années 90.
La semaine a également été marquée par le voyage de Donald Trump en Chine, la première visite officielle d’un Président américain depuis 2017. Dans la continuité des échanges ayant débuté en octobre 2025, l’objectif de cette rencontre était avant tout de limiter la guerre (commerciale) destructrice entre les deux superpuissances. L’objectif a été partiellement rempli. Outre l’engagement de la Chine à acheter des équipements aéronautiques, secteur où le pays affiche encore un retard technologique important, la création d’un « Board of Trade devrait fluidifier les échanges en permettant aux deux gouvernements d'examiner les projets d'investissement chinois aux États-Unis. Les États-Unis avaient déjà essayé de mettre en place un mécanisme similaire avec le Japon dans les années 80, avec des résultats mitigés et des impacts néfastes sur l’économie US (hausse des prix à la consommation notamment), comme le rappelle Simon Evenett dans un article publié sur la plateforme Global Trade Alert.
Pour clôturer une saison des résultats qui aura une nouvelle fois dépassé les attentes des analystes, les marchés seront attentifs à la publication de Nvidia dans le secteur technologique, et de Home Depot et Walmart pour la consommation. Entre deux secteurs diamétralement opposés, ces publications pourront insuffler une nouvelle dynamique aux marchés en donnant de la visibilité aux investisseurs sur le segment IA d’une part, et sur l’état du consommateur d’autre part. Nul doute que Kevin Warsh aura un œil attentif à ces publications, lui qui prône que les gains de productivité liés à l’IA entraîneront une baisse de l’inflation, lui permettant d’appliquer sa politique monétaire accommodante chère à Donald Trump.
Extrait du Rendez-vous du Lundi Auris Gestion du 18/05/2026
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