Fed : son indépendance sous pression face aux marchés

Par Youssef Barouki, CFA, Gérant, Auris Gestion "La Fed face aux chants de sirènes ?"
Ulysse sait qu’une fois le chant des sirènes entendu, il voudra les rejoindre. En se faisant attacher au mât de son bateau, le roi d’Ithaque ne cherche pas à s’en remettre à sa seule volonté. Mû par sa curiosité, il reconnaît que son jugement pourrait changer une fois soumis à la tentation, et décide donc à l’avance de se priver de la possibilité d’y céder. Cette intuition trouve un écho en économie. En 1977, Finn Kydland et Edward Prescott formalisent sous le nom d’incohérence temporelle le fait qu’une décision optimale aujourd’hui peut cesser de l’être demain, lorsque les circonstances ou les incitations changent.
C’est précisément cette question qui se pose en matière de politique monétaire. L’indépendance de la banque centrale est essentielle pour préserver sa capacité à décider face aux pressions de court terme et, ainsi, garantir la crédibilité de ses engagements à long terme. D’un côté, le marché anticipe toujours une reprise de la hausse des taux directeurs à partir du début de 2027, alors que les derniers indicateurs macroéconomiques invitent plutôt à la patience. De l’autre, la pression exercée par la Maison Blanche pour assouplir les conditions financières demeure.
Inflation américaine : les marchés anticipent un statu quo de la Fed
La semaine passée, le CPI de juillet est ressorti à 0,1% en glissement mensuel, ramenant sa progression annuelle à 3,4%, après 3,5% en juin. L’inflation sous-jacente, hors alimentation et énergie, a progressé de 0,2%, portant son rythme annuel à 2,5%. L’indice des prix à la production a confirmé le mouvement, stable en juillet contre une hausse attendue de 0,2%, tandis que sa progression annuelle revenait à 4,7%, après 5,5% le mois précédent. Du côté de l’activité, les ventes au détail de juillet reculant de 0,6% en glissement mensuel, contre une hausse attendue de 0,1%. Ce repli doit toutefois être relativisé. La faiblesse de juillet doit en effet être mise en perspective avec un mois de juin particulièrement dynamique, notamment sous l’effet de l’avancement du Prime Day d’Amazon et du tarissement des trop-perçus fiscaux reversés aux ménages.
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L’indépendance de la Fed sous la pression de la Maison Blanche
Dans ce contexte, la probabilité d’une hausse de taux le 16 septembre a nettement reculé, les investisseurs intégrants désormais davantage l’hypothèse d’un statu quo, avec une probabilité de 70%. Le mouvement reste cohérent avec la combinaison d’une inflation qui ralentit et des signes de modération de l’activité. Mais au moment même où les statistiques plaidaient pour l’apaisement, la Maison Blanche a relancé sa procédure contre la gouverneure Lisa Cook, lui donnant jusqu’au 26 août pour répondre aux accusations de fraude aux crédits immobiliers. Cette nouvelle procédure ravive ainsi le conflit autour de l’indépendance de la Fed. C’est précisément là que réside la tentation, celle d’une recomposition du comité votant autour d’une orientation plus dovish.
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Taux longs américains : la prime de terme reste élevée
Face à ce constat, c’est d’abord le marché obligataire qui réagit. Malgré le recul des anticipations de resserrement monétaire, le taux à 10 ans américain culminait en fin de semaine à 4,69%, tandis que le rendement à trente ans atteignait 5,26%. Dans un environnement où les anticipations d’inflation à long terme restent globalement ancrées autour de la cible de la Fed, on aurait pu attendre, toutes choses égales par ailleurs, une détente plus marquée de la partie longue de la courbe. Si celle-ci ne se produit pas, c’est que d’autres forces sont à l’œuvre. Notamment la hausse de la prime de terme, c’est-à-dire la rémunération supplémentaire exigée par les investisseurs pour détenir des obligations de maturité longue plutôt que de renouveler continuellement des échéances courtes. Cette prime peut refléter l’incertitude quant à l’évolution future de la politique monétaire, mais aussi les perspectives de croissance, l’ampleur des émissions de dette et, surtout, la capacité du marché à les absorber. À cela s’ajoute la trajectoire budgétaire américaine. La dette fédérale brute approche désormais les 40 000 milliards de dollars, tandis que la charge d’intérêts s’impose progressivement parmi les principaux postes de dépenses du gouvernement.
Dette américaine et crédibilité de la Fed au cœur des risques
La remontée des taux longs ne constitue ainsi pas, à elle seule, la preuve d’une défiance envers la Fed. Elle traduit une exigence de rémunération accrue face à un ensemble de risques. Le marché ne se concentre plus seulement sur l’inflation ou sur la prochaine décision du FOMC, il intègre également la trajectoire budgétaire américaine et la solidité du cadre institutionnel censé garantir la stabilité monétaire. La question de l’indépendance de la Fed devient dès lors centrale. Après la réunion de juillet, Kevin Warsh a réaffirmé la volonté de l’institution de juguler une inflation qui reste au-dessus de sa cible. Une telle promesse ne peut toutefois être pleinement crédible aux yeux du marché que si la banque centrale conserve la capacité de prendre ses décisions à l’abri du calendrier politique.
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