Fed : Kevin Warsh prépare une rupture dans la conduite de la politique monétaire

Par Christophe Morel , Groupama AM
A plusieurs égards, la réunion de la Fed suggère un biais plus restrictif dans l’orientation de la politique monétaire. Kevin Warsh s’est engagé à ramener l’inflation vers sa cible de 2% après cinq années consécutives de dépassement. La prévision d’inflation sous-jacente à fin 2026 a par ailleurs été significativement relevée de 2,7% à 3,3%. Surtout, neuf banquiers centraux sur dix-huit envisagent désormais une hausse des taux directeurs cette année.
Dans la mesure où K. Warsh n’a pas communiqué sa propre trajectoire de taux directeurs, l’équilibre actuel de neuf voix contre neuf fait de lui le banquier central « marginal », c’est-à-dire celui susceptible de faire basculer la décision finale. Dès lors, quelle est sa lecture de la situation ?
Lors de la conférence de presse, il a notamment précisé quelles informations il juge peu pertinentes et celles auxquelles il accorde une importance particulière. Il s’est montré critique à l’égard des statistiques officielles issues d’enquêtes, dont les taux de réponse sont souvent insuffisants. A l’inverse, il attache une grande valeur aux indicateurs en temps réel produits par des organismes privés, aux signaux envoyés par les marchés financiers et aux outils analytiques. A la lumière de ces trois ensembles d’informations, nous en déduisons qu’il reste confiant dans la poursuite du processus de désinflation :
Les données en temps réel. Les indicateurs de type « truflation », qui mesurent l’inflation à partir d’observations de prix en ligne, montrent que l’inflation des biens repart à la baisse que l’inflation des services continue de ralentir notamment sous l’effet de la composante « loyers » et que l’inflation sous-jacente se normalise. Les données salariales agrégées publiées par Indeed confirment également la modération salariale.
Signaux de marché. Les points-morts d’inflation continuent d’envoyer un message rassurant quant aux anticipations d’inflation à moyen et long terme. Cette lecture est corroborée par notre indicateur avancé d’inflation construit à partir des seules données financières issues des marchés actions, obligataires, de change et des matières premières. Par ailleurs, si l’accord diplomatique actuellement envisagé devait se confirmer, le recul des prix du pétrole contribuerait à prolonger cette dynamique favorable.
Les outils analytiques. La décomposition de l’inflation montre qu’elle provient essentiellement de facteurs d’offre plutôt que de facteurs de demande. Dès lors, un resserrement monétaire serait peu efficace pour contrer un choc d’offre négatif. En l’absence d’effets de second tour, la Fed dispose donc d’une certaine marge pour attendre. D’ailleurs, la pertinence d’un relèvement des taux directeurs en 2026, suivi d’un assouplissement dès 2027, peut légitimement être questionnée.
Sur plusieurs éléments, sa vision est en rupture avec les pratiques actuelles :
Rôle des marchés financiers. K. Warsh considère que les marchés sont plus efficients lorsqu’ils sont libres d’inférer eux-mêmes la trajectoire de la politique monétaire, sans être biaisés par les discours orientés des banquiers centraux.
Communication de la Fed. L’ensemble des outils de communication (communiqué de politique monétaire, conférence de presse, discours, minutes, ou encore dots plots) seront remis en question. En particulier, K. Warsh considère que les dots sur la trajectoire future des taux directeurs perdent rapidement de leur pertinence dans un environnement économique changeant. La contraction du communiqué, de la déclaration introductive et de la conférence de presse elle-même suggère qu’il exerce déjà une influence importante sur ce sujet. Dès lors, il est fort probable que les dots disparaissent d’ici fin 2026. Une telle évolution pourrait accroître la volatilité des marchés notamment autour des réunions de politique monétaire, et contribuer à une hausse de la prime de terme sur les obligations.
Impacts macroéconomiques de l’IA. K. Warsh considère l’IA comme le phénomène technologique le plus disruptif qu’il ait observé dans sa carrière. Selon lui, l’IA soutient actuellement la demande et, par conséquent, la composante cyclique de l’inflation. Toutefois, il semble convaincu du choc d’offre positif, et des conséquences désinflationnistes provenant d’une hausse de la productivité.
A ce stade, nous maintenons notre scénario central de politique monétaire. Une hausse des Fed Funds ne peut être exclue si l’inflation ne ralentit pas suffisamment rapidement. Néanmoins, nous continuons de penser que le processus de désinflation devrait reprendre au second semestre, permettant à la Fed de maintenir ses taux directeurs inchangés en 2026, avant un nouveau cycle d’assouplissement en 2027.
Par Christophe Morel , Groupama AM
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