Métaux critiques et stress hydrique : Les défis cachés de la transition énergétique (Groupe La Française)

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Alors que le monde s’engage dans la transition énergétique pour tendre à freiner le changement climatique, un défi demeure largement méconnu. Nous constatons, l’essor des véhicules électriques, des énergies renouvelables et des technologies bas carbones, sans considérer l’élément central : les métaux critiques. Cuivre, lithium, nickel, cobalt… la transition énergétique repose sur eux.

Pourtant, derrière cette avancée indispensable existe une réalité cachée : l’extraction des métaux critiques nécessite d’importantes quantités d’eau, une ressource déjà sous pression dans de nombreuses régions du globe[1]. Cette ressource intervient à de multiples étapes et remplit des fonctions variées tout au long des processus d’extraction et de traitement. Elle est ainsi mobilisée pour le broyage des roches, la séparation des minerais, le contrôle des poussières ou encore le refroidissement des équipements[2]. En cherchant à décarboner nos économies, nous mobilisons un secteur minier dont l’empreinte hydrique risque d’accentuer les tensions sur l’eau. Cette pression sur la ressource est d’autant plus préoccupante qu’une part significative des sites de production de métaux critiques (environ 16 %[3]) est localisée dans des régions déjà exposées à un stress hydrique élevé, comme le Chili, le Pérou ou l’Australie. Dans ces zones arides, la concurrence entre les usages industriels, agricoles et domestiques devient particulièrement intense, accentuant les tensions socio‑environnementales et affectant directement les communautés locales qui dépendent de cette ressource pour leur subsistance. Ce contraste constitue l’un des défis majeurs et encore sous-estimés de la transition énergétique.

La quantité d’eau nécessaire pour l’extraction des métaux critiques dépend fortement du type de minerai extrait et de la méthode utilisée. Dans le cas du lithium, ressource stratégique pour les batteries des véhicules électriques, les besoins sont particulièrement élevés. En utilisant la méthode d’évaporation, il est estimé qu’extraire une tonne de lithium (quantité permettant de produire près 125 batteries de véhicules électriques[4]) requiert jusqu’à 2 millions de litres d’eau douce[5], soit l’équivalent de la consommation annuelle de 36 citoyens français[6].

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Les besoins d’électrification, renforcés par l’essor récent de l’intelligence artificielle et l’expansion rapide des data centers, devrait encore renforcer la pression sur la demande en métaux critiques et, par extension, sur les ressources nécessaires à leur extraction. D’après les scenarios de l’IEA (International Energy Agency), atteindre la neutralité carbone mondiale nécessitera un quadruplement de l’approvisionnement en minéraux d’ici 2040, la seule demande de lithium augmentant de près de 400 %[7].

Cette croissance s’accompagne d’une dégradation progressive de la qualité des gisements. Pour le cuivre, par exemple, cette baisse des teneurs pourrait contribuer à un déficit d’offre d’environ 30 % d’ici 2035[8]. La diminution des teneurs signifie qu’un plus grand volume de roche doit être extrait et traité pour obtenir la même quantité de métal, ce qui accroît mécaniquement les besoins en eau.

De plus, le changement climatique accentue l’incertitude entourant la disponibilité de l’eau. La variabilité accrue des précipitations, la fréquence plus élevée des sécheresses et la salinisation progressive de certains aquifères compliquent la planification et l’exploitation des sites miniers. Le risque hydrique s’impose désormais comme un risque opérationnel et financier de premier plan pour les acteurs du secteur.

Des leviers pour réduire l’empreinte hydrique

Face à ces enjeux, le secteur minier dispose néanmoins de plusieurs leviers pour réduire son empreinte hydrique. L’amélioration de l’efficacité hydrique constitue un premier axe. De nombreuses entreprises investissent dans le recyclage de l’eau et la mise en place de circuits fermés, capables de récupérer jusqu’à 95 % de l’eau utilisée dans les procédés dans les meilleurs des cas[9],  permettant ainsi de limiter les prélèvements externes.

Les innovations technologiques offrent également des perspectives prometteuses. Le “dry stacking” (ou stockage de résidus filtrés) permet de réduire significativement l’utilisation d’eau par rapport aux bassins de décantation traditionnels[10]. Le recours au dessalement permet de diminuer la pression sur les ressources en eau douce. Cette pratique est déjà largement utilisée au Chili, où 30 % de la quantité d’eau utilisée dans les mines vient de la mer[11].

Cependant, ces solutions ont aussi leurs limites. Le dessalement reste coûteux, énergivore et dépendant du mix énergétique local tandis que le recyclage de l’eau atteint rapidement ses limites techniques, en raison de l’accumulation de contaminants dans les circuits fermés. Enfin, l’ensemble de ces leviers nécessite des investissements substantiels, parfois difficiles à concilier avec la rentabilité des projets, en particulier dans les mines de plus petite taille ou situées dans des pays à marge économique réduite.

L’eau, un enjeu de gouvernance

Au-delà des solutions techniques, la gestion de l’eau relève avant tout d’un enjeu de gouvernance. L’accès à la ressource devient un facteur déterminant d’acceptabilité sociale et de continuité des opérations. Les désaccords avec les communautés locales ou les exigences des régulateurs peuvent entrainer des retards, voire des fermetures de sites et des conséquences financières significatives. L’eau ne peut plus être considérée comme une simple variable opérationnelle ; elle porte désormais un risque stratégique. Pour les investisseurs, cela suppose d’analyser finement la localisation des actifs, la dépendance aux ressources locales, la solidité des politiques de gestion de l’eau et le niveau de transparence des entreprises. Certaines actions, portées notamment par l’Initiative for Responsible Mining Assurance (IRMA)[12] ou l’International Council on Mining and Metals (ICMM)[13] contribuent à améliorer les pratiques, qui demeurent hétérogènes et reposent encore largement sur une démarche volontaire, limitant la comparabilité entre acteurs et complexifie l’évaluation des risques liés à l’eau.

Dans ce contexte, le rôle des pouvoirs publics évolue. Face à l’intensification des tensions environnementales et sociales, de nombreux gouvernements durcissent progressivement leurs règlementations[14], qu’il s’agisse des droits d’usage, des exigences environnementales ou des consultations des communautés locales. Par exemple, à travers la Sustainable Critical Minerals Alliance, des pays comme le Canada, l’Australie ou la France se sont engagés à améliorer la durabilité et la transparence des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, afin d’encadrer plus strictement leur extraction et d’en limiter les impacts environnementaux et sociaux. Ces changements peuvent transformer en profondeur les conditions d’exploitations des projets miniers.

La transition énergétique exerce une pression sur l’eau mais elle est pour autant nécessaire et de fait elle s’accompagne de nouveaux défis environnementaux. À court terme, les gains d’efficacité dans les procédés miniers ne devraient pas suffire à compenser l’augmentation des volumes extraits. Au regard des enjeux, il est nécessaire d’avoir une approche systémique combinant le développement du recyclage des métaux, l’amélioration de la circularité, l’évolution des technologies vers des matériaux moins intensifs, et l’intégration explicite des contraintes hydriques dans les décisions d’investissement. Dans cette perspective, le Critical Raw Materials Act adopté par l’Union européenne[15], vise non seulement à sécuriser, mais aussi à rendre durables et résilientes les chaînes d’approvisionnement en métaux critiques, afin d’atteindre ses ambitions climatiques et énergétiques.

En définitive, la transition énergétique ne pourra se faire de manière cohérente qu’en prenant en compte pleinement les contraintes qui l’accompagnent. L’eau est essentielle à cette transition et sa maitrise en fait un indicateur particulièrement éclairant. Elle montre que la transition énergétique exige une gestion attentive et coordonnée des ressources mobilisées, sans quoi les tensions risquent de se multiplier.

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Crédit Mutuel Asset Management est une société de gestion d'actifs de Groupe La Française, holding de la filière gestion d'actifs du Crédit Mutuel Alliance Fédérale.

Lire aussi :

La hausse des métaux industriels s’étend au-delà de l’or et de l’argent

Les matériaux critiques au cœur des tensions internationales

[1] Half the world’s 100 largest cities are in high water stress areas, analysis finds | Water | The Guardian

[2] Mining water management for a sustainable industry- LG Sonic

[3] World Economic Situation and Prospects 2025

[4] EVs & Batteries: How Much Lithium is Needed to Decarbonise? | Sustainability Magazine

[5] In pictures: South America's 'lithium fields' reveal the dark side of our electric future

[6] Consommation d’eau potable en France - notre-environnement

[7] Global Critical Minerals Outlook 2025

[8] Copper prices have hit record highs, but smelters face mounting strategic pressures – Analysis - IEA

[9] Mining's water recycling rates stagnate

[10] Tailings Management: Dry Stacking for Sustainable Mining

[11] Mining companies are pumping seawater into the driest place on Earth. But has the damage been done? | Global development | The Guardian

[12] IRMA Standard June 2018

[13] ICMM - Water Stewardship

[14] Encouraging sustainable and responsible practices –! Introducing the Critical Minerals Policy Tracker – Analysis - IEA

[15] Critical Raw Materials Act - Internal Market, Industry, Entrepreneurship and SMEs

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