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Clinique psychanalytique de la transmission patrimoniale « Du bien transmis au mal-entendu »

Actualités du patrimoine
psychanalyse gestion patrimoine

Par Jan-Edouard Brunie, psychanalyste à Paris (8ᵉ)

Quand faut-il entendre qu'une difficulté de transmission déborde le seul cadre patrimonial ?

Un schéma de transmission peut s'avérer juridiquement solide, fiscalement cohérent et patrimonialement pertinent, mais peut néanmoins demeurer difficile à faire entendre dans une famille. Et là même où ce schéma peut sembler juste, la parole, elle, peut rester impossible.

Cette situation, les conseillers en gestion de patrimoine, les notaires, les avocats, les banquiers privés ou les family officers la connaissent bien. Tout paraît avoir été prévu. Les biens ont été évalués, les équilibres recherchés, les droits de chacun respectés, les conséquences fiscales anticipées. Pourtant, au moment de conclure, quelque chose peut se dérégler. Une décision jusque-là admise se trouve soudain remise en cause. Une compensation jugée équitable peut être vécue comme une offense. Un bien, encore, dont la valeur paraissait presque secondaire, peut concentrer à lui seul toute la violence du conflit.

Alors on repart dans les explications. On reprend les chiffres. On essaie d'affiner le schéma, on cherche une autre combinaison, parfois même meilleure que la précédente. Et pourtant… au bout du compte, quelque chose ne cède pas. Le désaccord change d'objet, les arguments se déplacent, parfois même les positions ; mais quelque chose, dans ce qui se répète, fait retour et ramène chacun au même point.

Lire aussi : Grande transmission : 9 000 milliards d’euros d’héritages attendus en France d’ici 2040

C'est peut-être là que la question commence véritablement à se poser :

A quel moment faut-il entendre que ce qui se joue ne relève plus seulement du patrimoine ?

Cette question n'a rien de marginal. La France entre dans une période où les transmissions vont prendre une ampleur considérable. Selon les dernières données de l'Insee, début 2024, 41 % des ménages avaient déjà hérité au moins une fois et 20 % avaient reçu une donation. L'Insee relève également que les ménages dont la personne de référence a entre 50 et 79 ans détiennent, à eux seuls, 61 % de la masse totale de patrimoine des ménages. Quant aux entreprises, la Direction générale des Entreprises estime que près de 500 000 dirigeants pourraient être amenés à céder leur entreprise d'ici 2032.

Ces chiffres disent beaucoup de ce qui va devoir se transmettre dans les années qui viennent. Ils disent beaucoup moins de ce que la transmission, elle, peut réveiller.

Une transmission ne vient jamais seule

Lorsqu'une famille vient régler une situation patrimoniale présente, pour ne pas dire pressante, elle ne sait pas toujours qu'elle peut, dans le même mouvement, venir rejouer une histoire beaucoup plus ancienne.

Car toute transmission familiale noue deux transmissions hétérogènes : l'une, patrimoniale, transmet des biens ; l'autre, inconsciente, continue, souvent à l'insu de chacun, de distribuer des places.

Du côté de ce qui s'organise et se calcule, l'opération patrimoniale passe alors par des actes, des chiffres, des signatures, des abattements, des règles de réserve héréditaire et de quotité disponible. Elle peut aussi prendre la forme d'une donation-partage, d'un démembrement, d'une société civile, d'une cession d'entreprise ou encore d'un projet philanthropique…

Mais sous cet ordonnancement continue parfois de circuler autre chose — soit à dire une parole retenue, de longs silences, une demande de reconnaissance, un secret de famille, quelque chose qui a pu être refoulé ou, tout bonnement, un désir qui ne trouve plus ni sa voie ni sa voix.

Le bien transmis devient alors le lieu où vient se déposer une histoire qui le déborde très largement

Magritte avait, à sa manière, mis en défaut l'évidence tranquille qui voudrait qu'un mot, une image et une chose se recouvrent. La psychanalyse travaille précisément dans cet écart. Car un signifiant ne vaut jamais seulement par ce qu'il semble nommer ; il entraîne avec lui d'autres mots, d'autres scènes, parfois d'autres générations. Alors, « ceci n'est pas une maison de famille ». Ou plutôt : ce n'est jamais seulement une maison. Une maison, des parts sociales, une collection, un domaine, un portefeuille de titres peuvent porter — et parfois transporter — bien davantage que leur seule valeur économique : une appartenance, une préférence ancienne, une dette, une fidélité, quelquefois même le droit supposé de poursuivre l'histoire familiale.

Et c'est souvent là que les choses commencent à se compliquer : lorsque ce qui se transmet en valeur vient rencontrer ce qui, dans la famille, se transmet en places.

Quand l'égalité comptable ne suffit plus

Celui qui transmet de son vivant cherche souvent à pacifier. Il ouvre pourtant aussi une scène où chacun ne vient pas seulement recevoir sa part, mais quelque chose de plus ancien et de beaucoup moins partageable.

Une entreprise transmise peut désigner un élu. Une compensation peut signifier une mise à l'écart. L'usufruit conservé peut être, pour celui qui transmet, une précaution parfaitement légitime et, pour ses enfants, le signe qu'il ne veut toujours pas lâcher.

Donner davantage à celui qui a le moins peut sembler rétablir une forme de justice ; les autres peuvent pourtant y entendre la confirmation d'une préférence qui les a toujours blessés.

Une même décision ne signifie donc jamais tout à fait la même chose selon la place depuis laquelle chacun la reçoit.

Car une part n'est jamais seulement une part. Elle peut devenir la part belle, la part du gâteau, la part d'ombre, la part manquante ou la part qui revient. Elle part d'où, pour aller où ?

Elle peut représenter une place enfin reconnue, une réparation attendue, une dette jamais dite ou le prix imaginaire de « tant d'années à supporter ».

L'égalité comptable ne recouvre donc pas nécessairement l'égalité symbolique. Deux enfants peuvent recevoir des valeurs identiques sans recevoir, subjectivement, la même chose. L'un reçoit un actif disponible ; l'autre, la maison des parents, avec l'obligation plus ou moins explicite de l'entretenir, d'y réunir encore la famille, de continuer à faire vivre ce qui ne devrait surtout pas disparaître.

L'un reçoit une valeur ; à l'autre échoit, avec le bien, une forme de mandat.

C'est dans cette différence que peut se faire entendre ce que la psychanalyse nomme une dette symbolique. Rien ici qui puisse véritablement se solder. Il s'agit plutôt de ce que chacun reçoit avant même d'avoir pu le choisir : un nom, une filiation, une histoire, des attentes, parfois un mandat. Et avec cela, ce qu'il pense devoir à ceux qui l'ont précédé, mais aussi ce qu'il attend encore, parfois, que les autres lui reconnaissent.

Cette dette symbolique peut cependant se nouer à des comptes beaucoup plus imaginaires : qui a reçu davantage, qui a le plus donné, qui a été préféré, qui aurait enfin droit à réparation. Et ces comptes-là, précisément parce qu'aucune comptabilité ne peut vraiment les solder, n'en produisent pas moins des effets très concrets.

Transmettre les biens ne suffit pas à faire place

Cette question de la place devient particulièrement sensible lorsqu'il s'agit de transmettre une entreprise familiale. Bpifrance Le Lab relevait en 2023 qu'un dirigeant de PME ou d'ETI familiale sur quatre avait plus de 60 ans et que, dans la décennie suivante, plus d'une PME ou ETI familiale sur deux devait se trouver en situation de transmission. Pourtant, 47 % des dirigeants familiaux âgés de 60 à 69 ans n'avaient pas formalisé de plan de succession ; ils étaient encore 36 % parmi les plus de 70 ans.

Ce serait pourtant aller un peu vite que de n'y voir qu'un défaut d'anticipation.

Car transmettre une entreprise ne revient pas seulement à décider qui en détiendra demain le capital ou qui en prendra la direction. D'autres questions circulent, parfois sans être formulées comme telles : qui peut réellement me succéder ? Qui continuera ce que j'ai construit lorsque je ne serai plus celui qui décide ? Qu'est-ce qui, de moi, devra continuer avec lui ? Et dans une fratrie, que vient signifier le fait de choisir celui-ci plutôt que celle-là ?

Une étude KPMG-METI consacrée aux ETI familiales françaises relevait en 2023 que 70 % des ETI avaient un actionnariat majoritairement ou partiellement familial. Surtout, le processus de transmission s'étend en moyenne sur six à dix ans : le temps d'en organiser les dimensions juridiques et fiscales, bien sûr, mais également les enjeux managériaux, relationnels et humains.

Or préparer ce qui doit être transmis ne revient pas nécessairement à préparer ceux qui devront le recevoir.

Le droit organise la dévolution des biens et la fiscalité en aménage les conditions ; le conseil patrimonial, lui, prépare le passage. Mais aucun de ces dispositifs ne peut garantir qu'une place juridiquement prévue puisse être subjectivement occupée — ni, surtout, que les autres puissent consentir à la voir occupée par celui auquel elle revient.

C'est lorsque cet écart commence à bloquer la transmission qu'un autre temps peut devenir nécessaire. Car il ne s'agit plus seulement de déterminer qui recevra quoi, mais d'entendre ce que cette nouvelle distribution vient déplacer pour chacun : une place gagnée, une place perdue, une préférence supposée, une dette ancienne, parfois encore un mandat dont personne n'avait véritablement mesuré le poids.

Là, le travail patrimonial rencontre parfois une frontière

Il devient alors nécessaire d'ouvrir un dispositif distinct, où ce qui se noue dans la transmission puisse être entendu autrement, tandis que le travail patrimonial poursuit sa logique propre. Le montage organise les biens ; un autre travail commence avec ce qui, à travers eux, vient toucher aux places, aux dettes et aux répétitions.

Lire aussi : La donation-partage : pas toujours aisé d'obtenir l'égalité

Quand le conflit change de registre

La frontière ne se laisse évidemment pas tracer au moyen d'un tableau de bord. Pas question de chercher de l'inconscient derrière chaque désaccord familial, ni de transformer toute résistance à un montage en indication clinique. Il arrive pourtant qu'au fil des rendez-vous le dossier change de registre. Cela aussi peut s'entendre.

Un premier indice apparaît lorsque le même désaccord résiste à plusieurs solutions techniques successives. Le schéma change, la fiscalité est améliorée, une soulte réévaluée, la gouvernance réorganisée ; les réponses apportées ne sont plus les mêmes et pourtant l'opposition, elle, demeure. L'objet du conflit se déplace, mais quelque chose dans la répétition ne cède pas.

Peut-être faut-il alors suspendre un instant la recherche d'une solution supplémentaire et se demander ce que celle qui est proposée vient représenter pour chacun. Car ce n'est parfois plus tant le montage qui fait difficulté que ce qu'il vient mettre en scène.

Un autre signe se fait entendre lorsque la violence attachée à un bien paraît sans commune mesure avec sa valeur économique. Une montre, quelques meubles, un tableau, une parcelle secondaire deviennent soudain non négociables. Rappeler leur prix ne suffit plus ; quelquefois même, cela ne répond plus du tout à la question.

J'ai ainsi rencontré, dans une fratrie, deux sœurs dont une part importante du conflit successoral avait fini par se cristalliser autour d'un immense lustre en cristal qui occupait le salon de la maison familiale. L'objet avait de la valeur, certes, mais beaucoup moins que certains des biens auxquels chacune se disait pourtant prête à renoncer pour l'obtenir. À cet endroit déjà, le compte ne rendait plus compte.

Au fil du travail, d'autres éléments de leur histoire sont revenus. Enfants, les deux sœurs avaient beaucoup joué avec les bijoux de leur mère : les pierres, les diamants, les pendentifs, tout ce qui brillait, tout ce qui pendait aussi. Puis ces bijoux avaient été volés. Des années plus tard, au fil des associations, le lustre de cristal vint se nouer à cette histoire : l'éclat, les bijoux perdus, quelque chose de la beauté maternelle et de ce qui, avec eux, avait disparu.

Alors le lustre n'était plus tout à fait seulement le lustre.

Il y avait aussi, pourrait-on dire, le lustre du lustre : son éclat, sa splendeur, quelque chose du prestige et de la présence maternelle dont l'objet semblait être devenu, pour chacune, le dépositaire. Le cristal autour duquel le conflit s'était cristallisé condensait ainsi bien davantage que sa valeur marchande.

Il serait évidemment trop simple d'en conclure que le vol des bijoux « expliquait » à lui seul la dispute. La clinique ne procède pas ainsi. Mais les associations permettaient d'entendre que cet objet venait prendre place dans une histoire plus ancienne et que, derrière la question de savoir laquelle des deux sœurs posséderait le lustre, quelque chose de cette perte ancienne faisait aussi retour.

La valeur du bien comptait alors moins que ce qu'il venait signifier — ou, plus justement ici, condenser.

Le déplacement devient plus manifeste encore lorsque la conversation quitte peu à peu les biens pour rejoindre les personnes. On ne parle plus vraiment de la maison, mais de celui « qui a toujours tout eu ». Plus vraiment de l'entreprise, mais de celle « que le père a toujours préférée ». La compensation, elle aussi, finit par s'effacer derrière celui « qui n'a jamais rien fait pour la famille ».

Les chiffres sont toujours sur la table, bien sûr. Seulement ils ne sont plus tout à fait le sujet.

Et puis il y a un moment que les professionnels du patrimoine connaissent souvent très bien : mieux expliquer ne change plus rien.

Il y a des incompréhensions qui demandent simplement de la pédagogie. On reprend le schéma, on en explicite les conséquences, on vérifie que chacun a compris. C'est le travail même du conseil. Mais il arrive aussi que la même explication ait été donnée plusieurs fois, sous des formes différentes, que chacun l'ait parfaitement comprise, et que le dossier reste pourtant noué au même point.

Alors la difficulté n'est plus seulement de comprendre.

Elle tient à ce que chacun peut — ou ne peut pas — consentir à ce que la décision vient signifier pour lui, et parfois à la place qu'elle vient redistribuer.

Entre ce qui a été compris et ce qui ne peut encore être accepté, toute une histoire familiale peut venir se loger.

Lorsque ce point est atteint, ajouter immédiatement une quatrième solution n'est pas toujours ce qui permet de sortir de l'impasse. Les chiffres changent, les biens sont autrement répartis, une nouvelle ingénierie est proposée ; et pourtant la même scène peut se recomposer, presque à l'identique, autour d'un autre objet.

C'est peut-être à cet endroit qu'il devient utile de suspendre un instant la recherche de la solution suivante.

Car le travail patrimonial n'a évidemment pas à s'interrompre. Mais il peut rencontrer sa propre limite lorsque chaque réponse nouvelle vient reprendre place dans une répétition qui, elle, ne se déplace plus.

Quelques mots suffisent parfois à le faire entendre. « 50 % des parts » devient soudain « encore une fois, c'est lui ». La discussion paraît toujours porter sur le capital ; elle vient pourtant de rejoindre une histoire de places.

Le professionnel du patrimoine peut repérer ce basculement. Il peut entendre que l'objection n'est plus seulement celle qu'elle semblait être, laisser un peu de temps à ce qui vient de se dire, éviter de recouvrir aussitôt ce déplacement par une nouvelle proposition technique.

Il n'a pas, pour autant, à interpréter ce qui se joue. C'est précisément là que les places professionnelles doivent rester distinctes.

La question devient alors moins : quelle nouvelle solution proposer ? que : qu'est-ce qui est réellement contesté ici ? Le montant ? Le principe du partage ? Le moment choisi ? Ou ce que cette décision vient toucher, pour chacun, de sa place dans la famille ?

Lorsque le montage continue d'organiser correctement les biens tandis que la parole reste prise dans la même répétition, demander davantage à l'ingénierie patrimoniale risque simplement de lui faire porter une question qui n'est plus la sienne.

C'est à cet endroit que la question d'un tiers clinique commence à se poser.

Lire aussi : Optimiser la transmission familiale : pourquoi donner à ses petits-enfants ?

À quel moment un tiers clinique devient-il pertinent ?

Une famille qui se dispute n'appelle pas, pour autant, une intervention clinique. Les familles discutent, négocient, changent d'avis, se fâchent aussi parfois ; tout cela appartient à la vie familiale et à la transmission elle-même.

La question se pose lorsque le conflit commence à empêcher le travail patrimonial de se poursuivre et que, malgré la qualité des réponses apportées, quelque chose ne se déplace plus. Peu à peu, les biens se mettent à servir une autre conversation : qui a le plus donné, qui a été préféré, qui mériterait davantage, qui pourra — ou devrait — prendre la place de celui qui transmet. Le professionnel sent alors qu'on lui demande, à travers une réponse juridique, fiscale ou patrimoniale, de trancher une question qui n'est plus tout à fait la sienne.

C'est là qu'un tiers clinique, et plus précisément un psychanalyste, peut devenir pertinent.

Le conseiller patrimonial, le notaire, l'avocat ou le family officer n'a pas échoué pour autant. Il atteint simplement une frontière de son champ d'intervention, précisément parce qu'il a conduit le travail qui lui revient jusqu'à ce point.

Car ces professionnels accueillent eux aussi une parole familiale. Ils entendent ce qu'elle cherche consciemment à organiser, décider, répartir et transmettre. Le psychanalyste écoute cette même parole depuis une autre place, avec un savoir-faire particulier sur les effets du langage : ce qui revient dans les mots, les équivoques, les silences, les coupures, les déplacements, mais aussi la place depuis laquelle chacun parle sans toujours savoir tout ce qu'il y engage.

La formule de Lacan selon laquelle « l'inconscient est structuré comme un langage » prend ici tout son relief. L'inconscient ne vient pas parler à côté de la conversation patrimoniale, comme s'il existait derrière elle un second discours qu'il faudrait découvrir.

Il la traverse.

Il se fait entendre dans ce qui revient, dans ce qui trébuche, dans ce qui change d'objet sans cesser de répéter quelque chose de la même scène.

Ouvrir un autre temps de parole

Le psychanalyste ouvre alors un autre lieu, distinct de celui où se construit le schéma patrimonial. Un lieu où le conflit puisse, un temps, cesser d'avoir à se résoudre dans les biens et où la parole puisse reprendre autrement.

Selon les situations, cette écoute peut concerner une personne seule, un couple, une fratrie ou plusieurs membres d'une même famille. Et lorsque plusieurs personnes sont reçues ensemble, le dispositif ne repose pas nécessairement sur le face-à-face. Limiter la captation par le regard et l'affrontement spéculaire, desserrer aussi cette nécessité de guetter immédiatement sur le visage de l'autre ce qu'il pense de ce qui vient d'être dit, permet parfois à la parole de prendre une autre voie — et peut-être aussi une autre voix.

Pour ma part, il m'a toujours paru assez vertigineux d'observer comment des frères et sœurs ayant vécu sous le même toit, auprès des mêmes parents, peuvent pourtant avoir grandi dans des familles subjectivement différentes.

Chacun en a composé son récit, parfois son propre roman familial. L'un se souvient d'avoir été celui qui s'est sacrifié ; un autre, de n'avoir jamais eu le droit de choisir. Celui qui pense avoir protégé ses frères et sœurs peut avoir été vécu par eux comme celui qui décidait toujours à leur place.

Et lorsque vient le temps de transmettre, ces histoires ne restent pas à la porte du rendez-vous patrimonial.

Elles entrent avec chacun.

C'est dans cette scène que la psychanalyse vient entendre autre chose qu'une simple opposition de points de vue. Ce qui s'y noue engage, pour le dire dans les termes de la seconde topique freudienne, l'entrecroisement des motions pulsionnelles du ça, des identifications constitutives du moi et des exigences du surmoi, à l'œuvre dans les loyautés, les rivalités, les choix et les places familiales.

Chercher derrière le conflit une vérité cachée qui l'expliquerait une fois pour toutes serait encore manquer ce qui s'y joue. La clinique s'attache davantage à entendre comment, à travers la parole présente, quelque chose d'une histoire se répète, se déplace, se transforme — et parfois fait retour.

Ça bloque parfois là où le ça insiste.

Ne pas faire porter aux biens tout le poids de l'histoire

Pas question de psychologiser le patrimoine, comme s'il fallait lire derrière chaque donation un conflit refoulé ou transformer toute succession en scène analytique. Mais ignorer qu'une transmission patrimoniale peut réveiller une transmission plus souterraine, parce qu'inconsciente, serait tout aussi réducteur.

Lorsque le travail patrimonial demeure techniquement opérant mais que la parole, elle, reste nouée au même point, le travail de concert peut prendre tout son sens.

Le professionnel du patrimoine poursuit ce qui relève de son métier : construire et sécuriser la transmission dans ses dimensions juridiques, fiscales et patrimoniales. Le psychanalyste intervient depuis une autre place, dans un dispositif qui lui est propre, pour entendre ce que la circulation des biens vient parfois réveiller dans celle des places.

Les biens n'ont pas à résoudre ce qui n'a jamais pu se dire autrement, et le montage n'a pas à porter seul ce qui appartient à l'histoire familiale.

Toutes les fâcheries ne peuvent être empêchées, et les familles n'ont pas davantage à être réconciliées. Il arrive pourtant que certaines ruptures se durcissent précisément parce qu'on demande encore aux biens de répondre à une dette, à une rivalité ou à une attente de reconnaissance qu'aucun partage ne pourra solder.

La transmission ne répare pas magiquement le passé. Elle peut toutefois cesser de lui offrir une nouvelle scène où se répéter.

Alors le bien n'a plus à porter seul tout le poids de l'histoire. Ce qui se calcule peut retrouver sa fonction parce qu'une part de ce qui insistait a enfin trouvé un lieu où se dire.

Par Jan-Edouard Brunie Psychanalyste — Transmission patrimoniale et médiation d'orientation psychanalytique

Jan-Edouard Brunie exerce la psychanalyse à Paris depuis plus de vingt ans. Formé à l’Effet freudien et à l’Association lacanienne internationale, il a cofondé le Cercle Psychanalytique de Paris avec Guy Massat et animé de nombreux séminaires et formations. Il est également auteur de deux ouvrages.

Sa pratique accorde une attention particulière au vieillissement et aux transmissions familiales, lorsque la circulation des biens vient réveiller une autre histoire : celle des places, des dettes symboliques et des conflits inconscients. Dans le cadre d’une médiation patrimoniale d’orientation psychanalytique, il reçoit des personnes seules, des couples ou plusieurs membres d’une même famille. Il occupe alors une place de tiers clinique, qui peut venir en appui du travail des notaires, avocats, conseillers en gestion de patrimoine et family offices, lorsque le montage est construit mais que la parole familiale reste nouée.

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