Grande transmission : combien de patrimoine sera transmis en France d’ici 2040 ?

Le Conseil Supérieur du Notariat estime qu'entre 5 100 et 7 558 Md€ pourraient changer de génération en France d'ici 2040, alors que la Fondation Jean-Jaurès avançait fin 2024 plus de 9 000 Md€. Cet écart s'explique dans son rapport de septembre 2026 par la distinction du patrimoine transmis, l'actif successoral au décès et le patrimoine effectivement taxable.
Données fiscales : un flux successoral de 5 100 à 7 558 Md€ d'ici 2040
Le CSN part de l'actif successoral au décès, c'est-à-dire les biens, droits et valeurs détenus par le défunt au jour de son décès. À partir d'un modèle de la DGFiP cité par la Cour des comptes, il l'évalue à 159,3 Md€ en 2018, soit 261 451 € en moyenne par décès. Ce montant exclut les donations consenties avant le décès et l'assurance-vie. Une fois ces transmissions réintégrées, le flux successoral de 2018 atteindrait 265,5 à 318,6 Md€. Le CSN juge cet ordre de grandeur cohérent avec les 400 Md€ avancés par d'autres publications pour 2024. Il applique ensuite à ce montant l'évolution du patrimoine médian mesurée par l'Insee, puis le nombre de décès projeté.
Le CSN retient 3 hypothèses de progression annuelle du patrimoine en fin de vie : 0 %, 1,43 % et 2,89 %.
L'actif patrimonial au décès cumulé sur 2025-2040 atteindrait 2 550 Md€ en hypothèse basse, 3 096 Md€ en hypothèse médiane et 3 779 Md€ en hypothèse haute. Aujourd'hui seule la moitié de la valeur du capital entre dans le calcul des droits, un flux successoral global de 5 100 à 7 558 Md€, dont 6 191 Md€ en hypothèse médiane.
Les 9 000 Md€ souvent cités reposeraient sur d'autres hypothèses et visent l'ensemble du patrimoine transmis, qui n'est pas forcément taxé au moment de la transmission.
Données des notaires : une estimation ramenée à 4 270 Md€
La 2e approche part de l'actif successoral moyen relevé dans l'enquête, soit 307 500 € en 2025. Elle le croise avec le nombre attendu de déclarations de succession. Selon les hypothèses, 54,6 %, 58,2 % ou 64,5 % des décès donneraient lieu à une déclaration dans les offices.
L'actif cumulé s'établirait entre 1 800 et 2 645 Md€, dont 2 135 Md€ en hypothèse médiane. Ce niveau est inférieur d'environ 30 % à celui de la 1re méthode. Après reconstitution du flux successoral total, la fourchette s'étend de 3 599 à 5 290 Md€, dont 4 270 Md€ en hypothèse médiane.
Le rapport signale un biais fort : cette méthode suppose que la somme des actifs successoraux progresse au moins autant que le nombre de décès. L'Insee projette 727 610 décès en 2040 contre 622 548 en 2026, soit une hausse de 16,9 %.
Pour les Notaires, tout résultat repose sur un empilement d'hypothèses, alors que les statistiques publiques restent lacunaires et que les comportements patrimoniaux peuvent changer.
Donation avant décès : 27,2 % des successions concernées
En moyenne, 27,2 % des successions ont été précédées d'une donation. Ce taux monte à 35,9 % dans l'agglomération parisienne et à 57,9 % parmi la clientèle des plus grands offices, dits de type 5. Pour plus de 25 % des successions, le décès n'entraîne donc qu'une transmission partielle du patrimoine.
L'anticipation reste tardive. La 1re consultation en vue d'une donation intervient en moyenne à 64 ans et 3 mois. C'est après le seuil de 61 ans révolus, en deçà duquel l'usufruit est évalué à 50 % de la valeur du bien (60 % avant 51 ans).
Le montant moyen de cette 1re donation approche 286 000 euros. Il atteint 391 320 euros dans l'agglomération parisienne et 668 421 euros pour la clientèle des offices de type 5. L'abattement de 100 000 euros par donataire ne se reconstitue qu'au bout de 15 ans. Il resterait donc peu de place pour une 2e, voire une 3e donation.
68 % des successions comportent un bien immobilier
L'immobilier occupe toujours une place importante avec 68 % des successions donnant lieu à une déclaration incluant au moins un bien immobilier. Cette part passe de 66 % pour les offices de type 1 à 77,6 % pour ceux de type 5.
Les écarts de patrimoine sont marqués. L'actif successoral moyen atteint :
- 644 600 € dans l'agglomération parisienne,
- moins de 230 000 € dans les communes rurales et les agglomérations de moins de 10 000 habitants
- 1 094 737 € pour la clientèle des offices de type 5.
62 % des successions traitées sont exonérées de droits
36 % donnent lieu à des droits à verser et 3 % correspondent à un refus de succession. La part des successions exonérées recule avec le niveau de patrimoine de la clientèle : 69 % dans les offices de type 2, 51 % dans ceux de type 4 et 28 % dans ceux de type 5. La Cour des comptes chiffrait pour sa part à 53 % la proportion de successions « non payantes » en 2022, sur l'ensemble des déclarations.
S'y ajoutent les transmissions réalisées du vivant du défunt. Le CSN reprend une estimation du Conseil d'analyse économique : environ 40 % du patrimoine transmis ne serait pas capté par les sources fiscales du flux successoral. Cette part pourrait atteindre 50 %, après échange avec l'un des coauteurs de cette note. L'assurance-vie reste aussi hors de l'actif successoral : les prestations versées au décès ont atteint 44,1 Md€ en 2025, selon l'ACPR citée par le rapport.
Lire aussi :
Droits de donation 2026 : barème, abattements et télédéclaration obligatoire
Succession : 45 % des Français ignorent qu'il est possible de réduire légalement les droits
La grande transmission peut-elle fortement augmenter les recettes fiscales ?
Les conclusions des Notaires s'écartent de celles de la Fondation Jean-Jaurès. Cette dernière estimait qu'un impôt sur les grandes successions (IGS) pourrait dégager près de 400 Md€ de recettes supplémentaires cumulées entre 2025 et 2040.
Dans son hypothèse médiane, le flux taxable transmis dépasserait de 14 % sur 2025-2032 celui observé sur 2018-2024, puis de 27 % sur 2033-2040. La grande transmission correspondrait donc à une hausse des flux existants, et non à leur multiplication.
Les droits de succession et de donation représentent environ 15 à 16 Md€ par an, soit près de 4,5 % des recettes fiscales de l'État en 2025. Pour la part collectée par les notaires, ils ont atteint 15,8 Md€ en 2025, en hausse de 24 % sur 2019. Au moins la moitié des recettes liées à la hausse des décès a probablement déjà été encaissée par l'État, via les donations antérieures. À fiscalité inchangée, la contribution de la grande transmission à la réduction des déficits publics ne serait donc pas décisive.
Le rapport appelle aussi à la prudence politique. Dans l'enquête d'avril 2026, 94,6 % des notaires jugent significatif ou très significatif le « ras-le-bol » fiscal de leurs clients. Ils sont 58,3 % à désigner les droits de succession comme l'impôt le plus difficile à supporter. Pour 200 000 € transmis à un fils unique, les droits atteignent environ 18 200 €; pour un neveu, environ 105 600 €.
Lire aussi :
La succession associée à planification pour seulement 3% des français
Dépendance et fin de vie pourraient réduire le patrimoine transmis
Autre incertitude : l'évolution du patrimoine des générations les plus âgées. L'hypothèse d'une progression au même rythme que celle des ménages médians serait réductrice car les dernières années de vie s'accompagnent souvent d'une phase de désépargne.
Voir aussi : « De trop nombreux clients patrimoniaux ne sont pas accompagnés pour leur retraite »
Soins, dépendance, avenir des retraites et politiques de prise en charge du grand âge peuvent pousser les ménages à puiser dans leur patrimoine avant de le transmettre. Le CSN recommande donc de privilégier les hypothèses basse ou médiane, et en aucun cas l'hypothèse haute.
Dans l'enquête d'avril 2026, à laquelle 2 200 notaires ont participé, 54 % estiment que le financement de la dépendance a déjà une incidence sur la gestion patrimoniale de leurs clients.
Les Notaires veulent favoriser les donations anticipées
Avec le vieillissement de la population et l'arrivée des générations du baby-boom aux âges de transmission, les Notaires de France plaident pour une circulation plus précoce du patrimoine. Est jugé prioritaire le fait de fluidifier les transmissions entre générations en favorisant les donations, y compris par des incitations fiscales.
Source : CSN La Grande Transmission
Lire aussi : Quelles évolutions fiscales proposent les notaires en 2026 ?
Complément de lecture, publié le 26/08/2026 :
Dans un rapport publié fin 2024 pour la Fondation Jean-Jaurès, Alexandre Ouizille, Théo Iberrakene et Boris Julien-Vauzelle estiment que plus de 9 000 Md€ de patrimoine pourraient être transmis en France entre 2025 et 2040.
Cette « grande transmission » désigne le transfert progressif des patrimoines détenus par les générations du baby-boom vers leurs héritiers. Les auteurs anticipent une forte hausse des successions et donations dans les quinze prochaines années sous l'effet du vieillissement démographique et de l'augmentation du nombre de décès.
Le flux successoral annuel, regroupant successions et donations, passerait de 464 Md€ en 2025 à 677 Md€ en 2040. La part des transmissions dans l'économie française progresserait ainsi de 16,1 % du PIB à 20,2 % sur la période. Une étude publiée en 2026 par Crédit Agricole Études Économiques reprend cette dynamique de « grande transmission » et souligne l'accélération du poids des héritages dans l'économie française.
Le vieillissement démographique pourrait accélérer les transmissions
Le rapport Jean-Jaurès s'appuie sur les projections démographiques de l'Insee publiées en 2021. Les ménages dont la personne de référence a 70 ans ou plus représentaient environ 22 % des ménages français, soit près de 6,6 millions de foyers.
La mortalité annuelle moyenne, qui s'élevait à environ 540 000 décès dans les années 2000, pourrait atteindre près de 700 000 décès par an sur la période 2025-2040. Cette évolution démographique devrait mécaniquement accroître les volumes de patrimoine transmis dans les prochaines années.
Lire aussi : Transfert de richesse : la nouvelle génération redéfinit les règles
Une concentration croissante du patrimoine au sommet de la distribution
10 % des ménages les plus aisés détenaient 55 % du patrimoine total des Français (Datas Banque de France).
Les données du World Inequality Database citées dans l'étude montrent par ailleurs une concentration croissante du patrimoine en France. La part du patrimoine national détenue par les 1 % les plus riches est passée de 16 % en 1984 à 24 % en 2022. À l'inverse, la part détenue par les 5 premiers déciles a quasiment été divisée par 2 sur la période. Cette dynamique pourrait renforcer le poids des héritages dans les trajectoires sociales et contribuer au retour d'une « société d'héritiers ».
Le retour de l’héritage dans la constitution des patrimoines
Le rapport reprend plusieurs travaux économiques publiés ces dernières années, ceux du Conseil d'analyse économique et de Thomas Piketty. Les transmissions successorales représentaient environ 5 % du PIB français en 1950, contre près de 15 % en 2021. La fortune héritée représenterait désormais environ 60 % du patrimoine total en France, contre 35 % au début des années 1970.
Les écarts demeurent très importants selon les niveaux de patrimoine. La moitié des individus hériteraient de moins de 70 000 € au cours de leur vie, tandis que ce montant atteindrait 500 000 € pour les 10 % les plus favorisés, 4 M€ pour le top 1 % et 13 M€ pour le top 0,1 %. Le rapport rappelle également une étude publiée en 2023 par Gustave Kenedi et Louis Sirugue montrant que seuls 9,7 % des individus issus des 20 % des ménages les moins riches accéderaient au top 20 %.
Lire aussi :
Le patrimoine économique national progresse de 2,6 % en 2024
Composition du patrimoine des ménages en France
Une fiscalité des successions jugée insuffisamment redistributive
Les droits de mutation à titre gratuit, regroupant successions et donations, ont rapporté 20,8 Md€ en 2023. Le système actuel comporte de nombreux mécanismes réduisant fortement l'imposition des patrimoines les plus élevés. Les abattements renouvelables sur les donations, les régimes spécifiques liés à l'assurance vie ou encore les pactes Dutreil permettent d'alléger la fiscalité des transmissions d'entreprises. Environ 70 % de l'assurance vie serait détenue par les 10 % des ménages les plus aisés.
Lire aussi :
Héritage : 49 % des Français pointent le coût de la succession
Une réforme des successions pourrait rapporter 400 Mds d'€ entre 2025 et 2040
Dans leur rapport publié fin 2024, les auteurs proposent la création d'un impôt sur les grandes successions (IGS). Cette réforme reposerait sur trois piliers :
- une réforme des droits de succession,
- une taxation des plus-values latentes lors des transmissions du top 1 %
- une modernisation du système fiscal afin de faciliter certaines transmissions au cours de la vie
Le barème proposé prévoirait une exonération jusqu'à 200 000 € transmis au cours de la vie, puis une montée progressive des taux jusqu'à 50 % au-delà de 6 M€ transmis.
Selon les estimations présentées dans le rapport, l'IGS pourrait générer près de 400 Md€ de recettes supplémentaires cumulées entre 2025 et 2040, dont environ 19 Md€ dès 2025.
Cette réforme serait sans impact fiscal pour 99 % des Français et porterait le taux effectif de taxation des transmissions de 5 % à environ 9 %.
Les États-Unis connaissent eux aussi une phase de « Great Wealth Transfer »
Le cabinet Cerulli Associates estime à 124 000 Md$ le patrimoine appelé à être transmis aux États-Unis entre 2024 et 2048. Environ 105 000 Md$ seraient transmis au sein des familles, tandis que 18 000 Md$ seraient orientés vers la philanthropie.
Les plus de 55 ans contrôlent environ 110 000 Md$ de richesse aux États-Unis. Les données reprises par le média montrent par ailleurs que 75 % de la hausse du patrimoine transmissible américain depuis la fin des années 1990 proviendraient des 10 % des ménages les plus riches de cette tranche d'âge. Le rapport UBS Billionaires Ambition Report 2023, cité par la Fondation Jean-Jaurès, relevait déjà que la fortune des nouveaux milliardaires héritiers avait dépassé pour la première fois celle des nouveaux milliardaires self-made.
La France et les États-Unis se retrouvent confrontés au même enjeu : l'augmentation du poids des patrimoines hérités dans l'économie et les conséquences de cette concentration sur les inégalités.
Transition écologique, recherche et éducation au cœur des besoins de financement
Le rapport Jean-Jaurès relie directement la question successorale aux besoins de financement de long terme de l'économie française. Pour Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, les investissements liés à la transition écologique pourraient représenter 67 Md€ supplémentaires par an, dont 34 Md€ à la charge de la puissance publique.
En 2022, la dépense intérieure de recherche et développement représentait 2,22 % du PIB en France, contre 3,13 % en Allemagne et 5,21 % en Corée du Sud. Les recettes issues de l'IGS pourraient contribuer au financement de trois priorités : la transition écologique, la recherche et l'éducation.
Sources : Fondation Jean-Jaurès, Crédit Agricole Études Économiques, La Tribune, World Inequality Database, Banque de France, Conseil d’analyse économique, Insee
Contributeurs
Les indispensables de votre veille professionnelle
Graph du jour
Chaque jour, nous sélectionnons pour vous, professionnels de la gestion d'actifs, une actualité chiffrée précieuse à vos analyses de marchés.
Statistiques marchés, baromètres, enquêtes, classements, résumés en un graphique ou une infographie dans divers domaines : épargne, immobilier, économie, finances, etc. Ne manquez pas l'info visuelle quotidienne !
Brevets IA : qui concentre les titres accordés dans le monde ?

Brevets IA : la Chine concentre 74 % des titres accordés dans le monde
En 2024, la Chine a obtenu 74 % des brevets d’IA accordés dans le monde, contre 12 % pour les États-Unis et 3 % pour l’Europe, selon Stanford.
Le top 5 des graphiques les plus consultés
Un outil pratique mis à votre disposition pour découvrir et vous inscrire aux prochains événements de nos partenaires : webinars, roadshow, formations, etc.




.webp)











.webp)



















