Comment les investisseurs peuvent aider la prochaine phase du changement dans l’énergie

Le changement dans l’énergie n’est plus une idée pour plus tard. Il se passe déjà maintenant. Il change nos économies, nos secteurs et la façon d’investir.
Mais malgré de grands progrès, l’Europe arrive à un moment décisif. Les tensions géopolitiques, les faiblesses dans les chaînes d’approvisionnement et les limites des infrastructures freinent encore ce changement. La question n’est donc plus de savoir si ce changement aura lieu, mais comment aller plus vite, et quel rôle les investisseurs peuvent jouer.
Dans un épisode récent du podcast « Inside Impact Investing », Bert Stuij (Agence néerlandaise pour l’entreprise, RVO) et Sonja de Ruiter (Triodos IM) ont parlé des défis et des possibilités de cette nouvelle phase. Leurs échanges montrent que ce changement concerne autant l’ensemble du système que la technologie.
D’un système fondé sur les énergies fossiles à une société électrifiée
Au fond, le changement dans l’énergie est simple : nous passons d’un système basé sur le pétrole, le gaz et le charbon à un système alimenté par de l’électricité renouvelable. Comme l’explique Bert Stuij, cela veut dire remplacer des ressources limitées par des technologies qui utilisent des sources d’énergie renouvelables.
« L’essence même de la transition énergétique réside dans le fait que nous nous détournons de ce que nous brûlons – le pétrole, le gaz et le charbon – pour nous tourner vers ce que nous construisons. Des technologies qui captent l’énergie solaire ou éolienne, disponibles en abondance, et les distribuent à l’économie. Nous passons d’une société fondée sur les énergies fossiles à une société fondée sur l’électricité, qui est également renouvelable. »
Ce changement ne consiste pas seulement à remplacer une source d’énergie par une autre. Il faut aussi repenser tout le système énergétique. Nous passons de centrales électriques centralisées à des réseaux plus répartis, où les ménages, les entreprises et les industries produisent et utilisent eux aussi de l’énergie.
La géopolitique et la sécurité énergétique comme moteurs
Pendant longtemps, le climat a été le principal moteur de ce changement. Mais comme le dit Sonja de Ruiter, les objectifs climatiques n’ont pas suffi à eux seuls à maintenir le rythme.
« Un objectif climatique, un accord international, cela reste abstrait pour les gens. L’argument climatique à lui seul ne suffit pas à mobiliser tout le monde – du moins pas assez rapidement. »
La crise énergétique de 2022 a changé la situation. La hausse des prix du gaz, puis l’inflation, ont rendu très visibles les effets économiques de notre dépendance énergétique. L’instabilité actuelle sur les marchés mondiaux du pétrole le montre encore une fois : la sécurité énergétique de l’Europe reste fragile. Ce changement n’est donc pas seulement une question d’environnement. C’est aussi une nécessité économique et stratégique.
La différence aujourd’hui, c’est que les alternatives sont plus avancées qu’il y a quatre ans. La mobilité électrique progresse, l’électrification de l’industrie avance et les technologies liées aux énergies renouvelables se développent rapidement. Comme le souligne Bert Stuij, « nous sommes dans une meilleure position qu’il y a quatre ans ». La vraie question est maintenant la suivante : ce moment va-t-il mener à un changement durable, ou seulement à un nouvel élan temporaire ?
Des blocages et des défis dans tout le système
Le changement dans l’énergie ne se résume pas à construire de nouveaux parcs éoliens et à installer des panneaux solaires. Il faut aussi repenser l’infrastructure énergétique, l’organisation du marché et les règles qui soutiennent ce système.
« Nous essayons de faire fonctionner ce nouveau système décentralisé avec des infrastructures et des règles de marché qui ont été conçues pour l’ancien système centralisé », explique Mme de Ruiter. « Il n’est donc pas surprenant que nous rencontrions des problèmes tels que la congestion du réseau. »
Selon elle, la réponse n’est pas seulement technique. Elle concerne aussi le système dans son ensemble. Le stockage, la flexibilité de la demande et une gestion plus intelligente du réseau sont essentiels. Mais pour cela, il faut non seulement de nouvelles solutions qui fonctionnent, mais aussi des modèles financiers qui les rendent possibles.
Selon Bert Stuij, la logique financière du système énergétique change aussi.
« Alors que la plupart des fonds sont encore consacrés aux énergies fossiles, ils devraient être affectés à des solutions permettant de construire ce nouveau système énergétique. »
Cela demande un changement profond dans la façon d’orienter les capitaux, avec une vision de long terme que les marchés énergétiques traditionnels n’exigeaient pas toujours.
Les technologies qui portent la prochaine phase
L’éolien et le solaire restent les bases du changement dans l’énergie. Mais d’autres technologies prennent de l’ampleur pour répondre aux besoins les plus urgents.
Le stockage par batterie à grande échelle se développe vite.
« Il y a cinq ans, nous avons commencé à investir dans les premiers projets de stockage par batterie à l’échelle industrielle », explique M. de Ruiter. « Aujourd’hui, nous voyons des projets dix fois plus importants. »
Ces projets ne sont plus des tests. Ils deviennent une partie importante de l’infrastructure énergétique. L’économie circulaire joue aussi un rôle. En Allemagne, un projet financé par Triodos IM utilise d’anciennes batteries de véhicules électriques pour le stockage d’énergie. Cela permet de donner une nouvelle vie à des batteries déjà utilisées et d’aider le réseau.
La prochaine étape concerne l’industrie. La production d’acier, les procédés chimiques et la chaleur à haute température dépendent encore fortement des énergies fossiles. Pour faire évoluer ces secteurs, il faudra avancer dans l’hydrogène, le stockage thermique et l’électrification directe.
« Nous ne devons pas renoncer à la rapidité de la transition », souligne M. Stuij. « Les ambitions en matière d’électrification sont encore plus élevées que ce que nous pouvons actuellement prendre en charge. C’est pourquoi nous sommes confrontés à des congestions du réseau, ce qui prouve que la dynamique sociétale va dans la bonne direction. »
Un autre signe encourageant est la montée des systèmes énergétiques plus locaux. Certaines entreprises contournent des réseaux saturés en se reliant directement à des parcs éoliens ou solaires. Des ménages équipés de panneaux solaires et de batteries domestiques deviennent eux aussi des acteurs actifs du marché de l’énergie.
« L’avenir réside dans un système énergétique décentralisé où des millions d’acteurs produisent et consomment de l’énergie », explique M. de Ruiter. « Au lieu de quelques grands producteurs, nous aurons un réseau de solutions à petite échelle. »
Le rôle des investisseurs pour aller plus vite
Le changement dans l’énergie demande beaucoup de capitaux. Selon les estimations, l’Europe a besoin de 800 milliards d’euros par an pour les investissements liés à l’énergie. Les investisseurs privés ont donc un rôle important à jouer.
« La transition énergétique repose en grande partie sur des infrastructures matérielles, qui sont à forte intensité capitalistique », note M. de Ruiter. « Elle nécessite d’énormes capitaux. C’est pourquoi nous avons besoin d’investisseurs. »
Les arguments économiques en faveur de ces investissements deviennent plus solides. Les projets d’énergies renouvelables offrent aujourd’hui des revenus plus stables, surtout lorsqu’ils reposent sur des contrats à long terme. Les solutions de stockage, les systèmes d’énergie thermique et les technologies « behind-the-meter » attirent aussi davantage de capitaux à mesure que leur modèle économique se renforce.
Mais des défis restent présents. Les technologies plus récentes, comme certaines formes avancées d’électrification industrielle, ont encore besoin d’un soutien public pour réduire les risques pour les investisseurs. Les pouvoirs publics doivent donc offrir des règles claires et cohérentes, afin que l’argent public et privé avance dans le même sens.
À quoi pourrait ressembler le système énergétique européen
Dans dix ans, le système énergétique européen sera sans doute très différent de celui d’aujourd’hui. Une part beaucoup plus grande de l’énergie viendra de l’électricité. La production locale devrait devenir plus courante. Le stockage et une demande plus flexible aideront à équilibrer l’offre.
Bert Stuij espère aussi que les industries européennes retrouveront une partie de leur capacité de production dans les technologies d’énergie propre.
Sonja de Ruiter rappelle toutefois que, même si les solutions locales sont importantes, certaines solutions plus centralisées resteront nécessaires, comme les échanges d’énergie entre pays et l’éolien en mer.
« Je crois en un système énergétique décentralisé, « behind-the-meter », où l’énergie est distribuée au niveau du village ou du quartier. Mais nous aurons toujours besoin de connexions avec d’autres pays européens pour équilibrer l’offre – en utilisant l’hydroélectricité norvégienne ou l’énergie solaire espagnole lorsque la production éolienne et solaire est faible. »
Une occasion à saisir
‘Le changement dans l’énergie n’est plus une option. Il va avoir lieu. Pour les investisseurs, la question n’est donc pas de savoir s’ils doivent y participer, mais comment ils peuvent le faire de manière utile.
Comme le dit Sonja de Ruiter :
« Plus les problèmes se multiplient, plus les solutions émergent. »
Les pressions géopolitiques et économiques d’aujourd’hui ne sont pas seulement des obstacles. Elles poussent aussi à agir. Les technologies sont là. Les capitaux existent. Il faut maintenant une volonté commune pour avancer.
Pour les investisseurs, le moment d’agir est maintenant.
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