Europe : la souveraineté redessine les allocations


Le retour du Vieux Continent ne repose plus seulement sur des valorisations attractives. La souveraineté et la réindustrialisation ouvrent un nouveau cycle d'investissements, sur les marchés cotés et privés.
Longtemps reléguée derrière les Etats-Unis, l'Europe retrouve une place plus favorable dans les portefeuilles. Impulsion budgétaire allemande, normalisation monétaire, banques assainies et entreprises solides améliorent les perspectives bénéficiaires, sur fond de valorisations attractives. « Jusqu'à présent, les investisseurs ont privilégié la performance des marchés américains. Le contexte géopolitique rebat les cartes en faisant émerger des enjeux de souveraineté qui renforcent l'attrait des actifs européens », souligne Matthieu Mancuso, président-fondateur d'Egeo Conseil.
Objectif, l'autonomie stratégique
Cette nouvelle dynamique traduit une transformation. Après des décennies de baisse des taux et d'optimisation des coûts, pandémie et crises géopolitiques ont provoqué un changement de régime. « Nous sommes entrés dans un cycle de résilience, où la croissance repose sur les investissements nécessaires à la reconstruction de capacités industrielles, énergétiques et stratégiques, souligne Thomas Friedberger, directeur général adjoint de Tikehau Capital. C'est une forme d'économie de guerre, avec des agents mobilisés autour d'objectifs stratégiques définis par les Etats. » L'Europe doit sécuriser ses approvisionnements, réduire ses dépendances à la Chine et aux Etats-Unis, restaurer sa compétitivité et faire émerger des leaders. « Il n'y a pas de souveraineté sans autonomie stratégique », juge Damien Mariette, gérant actions thématiques chez CPR AM.
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Mobiliser une épargne abondante
Les budgets publics ne suffiront pas à financer ce nouveau cycle. « Il doit reposer sur un partenariat public-privé », estime Thomas Friedberger. L'épargne européenne abondante constitue un levier puissant. « Elle reste encore trop peu mobilisée au service de notre économie. L'enjeu est de mieux la flécher vers les secteurs stratégiques qui permettront à l'Europe d'accroître son autonomie », souligne Damien Mariette. Cette réallocation soutiendrait les entreprises confrontées à d'importants besoins de Capex dans l'industrie, la défense, le numérique, la santé ou la décarbonation. « Il ne faut pas craindre d'être patriote européen, affirme Thomas Friedberger. Flécher notre épargne vers ces secteurs renforcera notre souveraineté, sans compromis sur le rendement. Aux asset managers européens de capter une partie de l'épargne mondiale et de l'orienter vers les entreprises européennes créatrices de valeur. »
Pour les clients privés, cette conviction doit s'inscrire dans une allocation équilibrée, limitant concentration et surévaluation. « Les nouvelles stratégies sur la souveraineté et la défense européennes sont utilisées par les clients privés comme des satellites venant compléter un portefeuille diversifié », note Matthieu Mancuso.
Combiner actifs cotés et privés
L'offre de fonds consacrés à ces enjeux se développe dans le coté comme dans le privé, mais les besoins ne peuvent être couverts par une seule classe d'actifs. Pour Thomas Friedberger, « il faut envisager un mix des deux, avec dans chaque cas un horizon long pour accompagner une transformation qui prendra du temps ». La complémentarité exige de la discipline. « Dans un environnement plus inflationniste, où les taux d'intérêt ne baissent plus systématiquement, l'expansion de multiple participera moins à la génération de valeur pour l'investisseur. » Ce changement de régime pourrait aussi modifier en profondeur le private equity. « Le modèle consistant à acheter des sociétés peu capitalistiques avec beaucoup de dettes appartient au passé. Les entreprises vont nécessiter plus de capitaux, devoir afficher des bilans plus solides et être accompagnées plus longtemps », analyse-t-il.
Le regain d'intérêt pour l'Europe gagne déjà les investisseurs internationaux. « Certains réévaluent sa place dans leurs portefeuilles. Alternative naturelle aux marchés privés américains, elle donne aussi accès à des expertises recherchées dans la décarbonation, l'aérospatial et la défense », conclut Thomas Friedberger.
Infrastructures : de la résilience dans les allocations
Finançant des projets essentiels, la dette d'infrastructure est un maillon de la souveraineté, aux actifs solides.
L'Europe dispose dans ce domaine d'un savoir-faire historique et d'acteurs de premier plan. Face aux contraintes budgétaires des Etats, le financement privé devient essentiel pour moderniser les réseaux existants et créer de nouvelles installations », explique Philippe Cormon. La dette privée d'infrastructure finance des actifs essentiels – eau, électricité, transports, santé ou numérique – tout en diversifiant les portefeuilles. « Elle offre un couple rendement-risque attractif, avec des revenus moins sensibles aux cycles économiques, tout en répondant à des besoins sociétaux profonds. »
« Face aux contraintes budgétaires des Etats, le financement privé devient essentiel pour moderniser les réseaux existants et créer de nouvelles installations. »
Philippe Cormon, directeur de la distribution wholesale de Rivage Investment.
Voir aussi : « La dette d’infrastructure apporte de la stabilité dans une allocation »
Décarbonation et défense : de nouveaux moteurs d'investissement
Les enjeux de souveraineté changent le regard sur des thématiques jusqu'ici peu présentes dans les allocations.
Dans la transition énergétique, « parce que la réglementation a été plus contraignante, l'Europe a vu se développer plus tôt qu'ailleurs des apporteurs de solutions à la décarbonation, souligne Thomas Friedberger. Ces entreprises se déploient aujourd'hui dans le monde entier, avec un potentiel de croissance important. » La guerre en Ukraine a provoqué un basculement encore plus visible dans la défense. Le secteur figure désormais dans les fonds de souveraineté européenne et dans des stratégies cotées ou non cotées. « Un secteur qui souffrait de réticences ESG, mais aussi de perspectives de croissance limitées est devenu un enjeu stratégique majeur pour l'Europe. L'univers coté devrait progressivement s'élargir avec l'émergence de nouveaux acteurs, notamment issus du private equity », explique Damien Mariette.
« Parce que la réglementation a été plus contraignante, l'Europe a vu se développer plus tôt qu'ailleurs des apporteurs de solutions à la décarbonation. Ces entreprises se déploient aujourd'hui dans le monde entier, avec un potentiel de croissance important. »
Thomas Friedberger, directeur général adjoint de Tikehau Capital.
Par Carole Leclercq
Lire aussi : France 2030 : le gouvernement relance ses aides à la décarbonation industrielle
Voir aussi : « Décarbonation et souveraineté : les deux faces d'une même pièce »
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