Euro numérique : le Parlement européen ouvre la voie à un projet stratégique pour l'Europe

L'euro numérique n'est plus un simple projet technologique. En donnant son accord à l'ouverture des négociations, le Parlement européen transforme ce dossier en enjeu stratégique pour l'autonomie financière de l'Union européenne. Face à la domination des réseaux de paiement américains et à l'essor des stablecoins adossés au dollar, Bruxelles accélère désormais sur la création d'une monnaie numérique de banque centrale.
Euro numérique : le Parlement européen approuve le projet porté par la BCE
Le projet d'euro numérique a franchi une nouvelle étape au Parlement européen. Après plusieurs années de discussions, la commission des affaires économiques et monétaires (ECON) a adopté sa position sur le futur règlement, ouvrant la voie aux négociations avec les États membres et la Commission européenne. Défendu par la Banque centrale européenne (BCE), ce projet est présenté comme un outil destiné à renforcer la souveraineté européenne dans les paiements, alors que les infrastructures dominantes restent largement contrôlées par des acteurs américains. Si le calendrier est respecté, l'euro numérique pourrait être lancé en 2029, à l'issue d'une phase pilote.
La commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen a adopté le texte par 43 voix pour, 14 contre et 1 abstention. Cette décision ne marque pas l'adoption définitive de l'euro numérique, mais elle permet au Parlement d'engager les négociations avec le Conseil de l'Union européenne et la Commission européenne.
Un vote en séance plénière est encore attendu. Sauf objection des députés, les discussions interinstitutionnelles pourraient débuter dès les prochaines semaines, avec l'objectif d'aboutir à une adoption définitive du règlement d'ici la fin de l'année.
Cette avancée est un tournant pour un projet porté depuis près de 6 ans par la Banque centrale européenne. Son examen a longtemps été ralenti par les réserves exprimées par une partie du secteur bancaire, notamment en France, où plusieurs établissements estimaient que cette nouvelle forme de monnaie numérique ferait doublon avec les solutions de paiement déjà développées par les banques.
Pourquoi la BCE défend l'euro numérique ?
Pour la Banque centrale européenne, l'euro numérique répond avant tout à un enjeu de souveraineté.
Aujourd'hui, une grande partie des paiements électroniques réalisés en Europe repose sur des réseaux internationaux comme Visa ou Mastercard. Pour la BCE, disposer d'une monnaie numérique émise par une banque centrale permettrait de réduire cette dépendance et de renforcer l'autonomie européenne dans les paiements.
Le contexte international a également contribué à renforcer cet argument. Selon plusieurs observateurs, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et le développement des stablecoins américains ont remis au premier plan les questions de souveraineté monétaire.
Les stablecoins, monnaies numériques privées généralement adossées au dollar, sont considérés par les institutions européennes comme un facteur supplémentaire de renforcement de la place de la devise américaine dans les échanges internationaux.
L'euro numérique est ainsi présenté comme une réponse européenne à ces évolutions.
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Un euro numérique complémentaire des espèces
La Banque centrale européenne insiste sur un point : l'euro numérique n'a pas vocation à remplacer les billets et les pièces. Auditionnée devant le Parlement européen, Christine Lagarde a rappelé que les espèces continueraient à circuler. « Les billets en euros continueront de circuler aussi longtemps que les citoyens européens voudront les utiliser. » La présidente de la BCE a également précisé : « L'euro numérique ne les remplacera pas. Absolument pas. » Le futur euro numérique constituerait donc une nouvelle forme de monnaie de banque centrale, venant compléter les moyens de paiement existants.
Comment fonctionnera l'euro numérique
Le fonctionnement retenu reprend les principes de l'utilisation des espèces, mais sous une forme numérique.
Lorsqu'un particulier souhaitera convertir une partie des sommes détenues sur son compte bancaire, les euros numériques seront transférés vers un portefeuille numérique. Celui-ci pourra être utilisé depuis un téléphone mobile, une carte bancaire ou d'autres supports compatibles. Les paiements pourront être effectués aussi bien dans les commerces physiques qu'en ligne ou entre particuliers.
Le projet prévoit également une utilisation possible hors connexion, afin de rapprocher son fonctionnement de celui des espèces. La Banque centrale européenne souligne que ce nouvel instrument doit rester simple d'utilisation et universellement accepté dans l'ensemble de la zone euro.
Des paiements instantanés avec un objectif de réduction des coûts
L'un des objectifs affichés du projet consiste à proposer des paiements instantanés tout en limitant les coûts liés aux intermédiaires. Les transactions réalisées en euro numérique ne transiteraient plus par certains réseaux internationaux appliquant des commissions aux opérations de paiement.Pour les défenseurs du projet, cette évolution contribuerait à renforcer l'efficacité du marché européen des paiements tout en consolidant l'autonomie de l'Union européenne dans ce domaine.
Au-delà de son usage par le grand public, une seconde version de l'euro numérique est également prévue. Elle serait destinée aux intermédiaires financiers qui disposent déjà d'un accès à la monnaie de banque centrale.
Les banques obtiennent des garanties pour limiter l'impact sur les dépôts
L'un des principaux points de discussion entre la Banque centrale européenne et le secteur bancaire concernait les conséquences de l'euro numérique sur les dépôts des établissements financiers.
Les banques craignaient qu'une partie de leur clientèle ne transfère une part importante de son épargne vers cette nouvelle forme de monnaie directement garantie par la banque centrale. Pour répondre à ces inquiétudes, plusieurs garde-fous ont été intégrés au projet de règlement.
Le Parlement européen propose notamment que la Commission européenne fixe un plafond maximal d'euros numériques pouvant être détenus par chaque utilisateur, sur la base d'une recommandation de la BCE. Ce plafond devrait être réexaminé au moins tous les 2 ans afin de tenir compte de l'évolution du marché.
Le texte prévoit également que les entreprises ne puissent conserver des euros numériques pendant plus de 24 heures.
Autre caractéristique du dispositif, l'euro numérique ne produira aucun intérêt et sera gratuit pour ses utilisateurs.
Les banques restent au cœur de la distribution de l'euro numérique
Le projet présenté par le Parlement européen maintient un rôle central pour les banques commerciales et les autres prestataires de services de paiement.
L'euro numérique ne sera pas distribué directement par la Banque centrale européenne aux particuliers. Les établissements financiers conserveront leur rôle d'intermédiaires auprès des utilisateurs.
Pour Laura Casonato, responsable des politiques chez Positive Money Europe, le texte traduit les compromis trouvés au cours des négociations.
« Cette proposition reflète des compromis politiques. Elle maintient les banques commerciales au cœur de la distribution, en ne réservant qu’un rôle limité aux canaux publics et aux autres prestataires, et ne va pas jusqu’à présenter l’euro numérique comme une véritable alternative aux dépôts bancaires. »
Ces compromis ont permis de rapprocher les positions entre les institutions européennes et une partie des acteurs bancaires, même si plusieurs questions restent ouvertes.
Les coûts de déploiement et les modalités d'indemnisation restent en discussion
Le coût de mise en œuvre du futur euro numérique figure parmi les sujets qui devront encore être précisés au cours des prochaines négociations. Selon les estimations de la Banque centrale européenne citées par Reuters, la mise en place des infrastructures nécessaires représenterait un investissement compris entre 4 et 6 Mds € répartis sur 4 ans.
Les modalités d'indemnisation des établissements financiers participant au dispositif restent également à définir.
Parallèlement, certains acteurs du secteur bancaire poursuivent le développement de solutions privées de paiement instantané. Reuters cite notamment Wero, un service porté par un consortium de grandes banques européennes, qui constitue l'une des initiatives concurrentes actuellement en développement.
Un calendrier désormais fixé jusqu'en 2029
Le vote de la commission des affaires économiques ne constitue qu'une étape du processus législatif. Après le vote attendu en séance plénière, le Parlement européen, le Conseil de l'Union européenne et la Commission européenne devront trouver un accord sur le texte définitif.
La Banque centrale européenne prévoit ensuite une phase pilote de 12 mois à partir du second semestre 2027. Si ce calendrier est respecté, l'euro numérique pourrait être déployé en 2029.
Deux déclinaisons sont prévues. La première sera destinée au grand public afin de réaliser des paiements dans l'ensemble de la zone euro. La seconde sera réservée aux intermédiaires financiers disposant déjà d'un accès à la monnaie de banque centrale.
L'Europe rejoint les banques centrales engagées dans les monnaies numériques
Le projet européen s'inscrit dans un mouvement plus large de réflexion sur les monnaies numériques de banque centrale. La Chine poursuit actuellement un projet pilote à grande échelle autour du yuan numérique. L'Inde et le Brésil ont également lancé des expérimentations.
À l'inverse, le Royaume-Uni poursuit ses travaux de recherche sans avoir engagé de déploiement, tandis que le président américain Donald Trump a interdit à la Réserve fédérale d'émettre une monnaie numérique de banque centrale.
L'euro numérique entre dans une nouvelle phase de son développement
En obtenant le soutien de la commission des affaires économiques du Parlement européen, l'euro numérique franchit une étape importante de son parcours législatif.
Le projet doit encore être approuvé par les députés européens en séance plénière avant l'ouverture des négociations avec les États membres. Si les différentes institutions parviennent à un accord, la Banque centrale européenne pourra poursuivre les travaux engagés en vue d'un lancement envisagé à l'horizon 2029.
Présenté comme un instrument destiné à compléter les espèces, à moderniser les paiements et à renforcer la souveraineté européenne dans ce domaine, l'euro numérique reste toutefois un projet en construction, dont plusieurs modalités devront encore être précisées au cours des prochains mois.
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