Places boursières européennes : un écart avec les États-Unis moins défavorable qu’il n’y paraît
Dans son Bulletin de septembre-octobre 2026, la Banque de France compare la dynamique des marchés actions européens et américains. Le nombre d’introductions en bourse, les montants levés et les valorisations creusent l’écart en faveur des États-Unis. Ses économistes jugent pourtant ce retard réversible et identifient plusieurs leviers dans le cadre de l’Union pour l’épargne et l’investissement (UEI).
Dans son Bulletin de septembre-octobre 2026, la Banque de France mesure l’avance des marchés actions américains : 374 introductions en bourse aux États-Unis en 2025, contre 55 dans l’Union européenne. Ses économistes estiment pourtant que la moindre attractivité des places européennes doit être relativisée. Hors géants technologiques, l’écart de liquidité se réduit, et la réglementation américaine n’explique pas la différence.
Introductions en bourse : un écart devenu structurel
En 2025, 374 introductions en bourse ont été réalisées aux États-Unis, contre 55 dans l’Union européenne. Ces chiffres incluent les SPAC, ces sociétés sans activité opérationnelle cotées pour financer de futures acquisitions. 58 IPO sont passées par ce véhicule outre-Atlantique, contre 1 seule dans l’UE.
La situation était inverse avant 2018. En 2017, l’UE comptait 267 IPO contre 237 aux États-Unis. Entre 2017 et 2025, le nombre d’introductions menées par des entreprises européennes a reculé d’environ 60 %.
Depuis 2010, les montants levés aux États-Unis dépassent ceux de l’UE. Sur les 3 premiers trimestres de 2025, les entreprises américaines ont levé 49,6 Md$, contre 10,8 Md$ dans l’UE. Pour 2024, les montants atteignaient respectivement 39,2 Md$ et 30,6 Md$.
L’âge des sociétés au moment de leur cotation diffère aussi fortement. Il atteint en moyenne 40,1 ans en zone euro, contre 10,2 ans aux États-Unis. Les jeunes entreprises américaines accèdent plus facilement aux financements en fonds propres.
La Banque de France rappelle toutefois que l’Europe repose largement sur le modèle rhénan, fondé sur le crédit bancaire local et la participation des salariés. En 2025, le stock de financement en fonds propres des sociétés non financières représente 93 % du PIB en zone euro (hors Allemagne), contre 245 % aux États-Unis.
Des valorisations américaines portées par les géants de la tech
Selon une étude de la BCE citée par l’institution, les sociétés cotées aux États-Unis seraient valorisées en moyenne 3,32 fois plus que leurs homologues européennes. L’écart de ratio cours/bénéfice entre le S&P 500 d’un côté, le CAC 40 et l’EURO STOXX 50 de l’autre, tend à se creuser.
L’année 2021 marque le point de rupture. Les « 7 Magnifiques » (Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, Nvidia et Tesla) pèsent près de 35 % du S&P 500. Leur valeur combinée de 21 000 Md$ dépasse celle de l’ensemble du marché européen. Des rachats d’actions massifs soutiennent leurs cours. Début 2026, la concentration sectorielle de l’indice américain a dépassé son niveau du début des années 2000.
Hors de ces mégacapitalisations, le constat change :
- Petites capitalisations : ces dernières années, l’indice MSCI EMU Small Cap a fait mieux que le Russell 2000 américain.
- Valorisation après cotation : selon Euronext, pour les sociétés de moins de 1 Md€, le ratio EV/EBITDA atteint 6 sur Euronext dans les 12 mois suivant l’introduction, contre 5,5 sur les marchés américains.
- Liquidité : pour les sociétés de plus de 250 M€, le volume quotidien de transactions est 4 fois plus élevé aux États-Unis. Mais l’écart se réduit sans les 7 Magnifiques, et davantage encore une fois les volumes rapportés au flottant.
Double cotation : un exode vers Wall Street limité
En 2022, les entreprises domiciliées dans l’UE et cotées à la fois en Europe et aux États-Unis étaient 6 fois plus nombreuses que celles cotées uniquement outre-Atlantique. Leur capitalisation cumulée était 18,8 fois supérieure. Le statut d’émetteur privé étranger accordé par la SEC réduit leurs coûts de conformité et leur coût du capital.
TotalEnergies a opté en décembre 2025 pour une cotation croisée au NYSE. En 10 ans, la part des investisseurs américains dans son capital est passée de 33 % à 48 %.
Les départs restent rares. Sur 10 ans, 2 % des sociétés européennes cotées, soit 130 entreprises, ont transféré leur cotation principale aux États-Unis. Depuis 2020, selon Euronext, 5,5 % seulement des IPO d’entreprises européennes ont eu lieu sur le marché américain.
Une réglementation américaine qui n’explique pas l’écart
Certaines règles américaines sont plus souples qu’en Europe :
- Gouvernance : les principes de gouvernement d’entreprise de 2016 sont optionnels aux États-Unis, alors que la France applique les codes Afep-Medef et Middlenext selon le principe « appliquer ou expliquer ».
- Retraites des dirigeants : en France, la loi du 6 août 2015 plafonne le rythme d’acquisition de nouveaux droits à retraite-chapeau à 3 % de taux de remplacement du dernier salaire par an pour les mandataires sociaux. La SEC impose seulement une obligation de transparence, sans plafond.
D’autres règles jouent en sens inverse. Les règlements de class actions boursières ont atteint 5,8 Md$ aux États-Unis en 2023. Plus stricte, avec la loi Sarbanes-Oxley, la réglementation américaine allonge en moyenne de 2 mois la procédure d’IPO par rapport à l’UE. Selon Euronext, les frais globaux d’introduction sur le Nasdaq ou le NYSE dépassent de 50 % ceux d’Euronext.
Les leviers européens identifiés par la Banque de France
Développer le capital-risque
Entre 2014 et 2023, le capital-risque a mobilisé 89 Md€ dans l’UE, contre plus de 1 000 Md€ aux États-Unis. La faiblesse du capital-risque et celle des IPO se renforcent mutuellement. La BCE invite à prolonger les dispositifs nationaux, comme Tibi en France ou Win et Wachstumsfonds en Allemagne, par un véhicule d’investissement paneuropéen mobilisant fonds de pension et assureurs.
Réduire la fragmentation des infrastructures
Les États-Unis comptent 3 places boursières, l’UE 34. L’Europe dispose aussi de 33 dépositaires centraux de titres et de 20 chambres de compensation. Le règlement d’une transaction coûte en moyenne 53 centimes d’euro en Europe, contre 25 centimes aux États-Unis.
Les rachats menés par Euronext et Deutsche Börse ont concentré le marché. Les 4 principales places européennes détenaient 90 % de la capitalisation domestique en janvier 2025, contre 86 % en janvier 2018. La liquidité n’a pas progressé pour autant : la valeur des actions échangées en 2025 reste inférieure de 16 % à celle de 2018.
Plusieurs chantiers sont en cours :
- Base de données consolidée : un flux unique de données de marché, dont les acteurs américains disposent depuis 1976.
- Paquet MISP : présenté en décembre 2025 par la Commission européenne pour réduire les coûts de règlement.
- Groupe de travail français : depuis mars 2026, Bercy, l’AMF et la Banque de France accompagnent des projets d’infrastructures fondées sur la technologie de registre distribué (DLT).
Simplifier les introductions en bourse
Le Listing Act, dont la mise en œuvre s’est achevée en juin 2026, exempte de prospectus les offres au public de moins de 12 M€ par émetteur ou par offreur. Les sociétés cotées depuis au moins 18 mois peuvent aussi recourir à un prospectus simplifié.
En France, l’AMF a supprimé en 2024 l’obligation d’une tranche réservée aux particuliers lors des IPO sur Euronext Paris. De nouveaux allègements sont intervenus en 2025 sur les prospectus, les prix de lancement et les relations avec les analystes.
Le rapport Noyer-Kukies de janvier 2026 propose de compléter ces réformes. Il prévoit un allègement réglementaire temporaire pour les scale-up nouvellement cotées. Il recommande aussi d’autoriser des émissions secondaires sans nouveau prospectus, jusqu’à 50 % du capital déjà émis.
Source : Banque de France
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