Vers une retraite à deux piliers : la capitalisation relancée dans le débat sur les retraites

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Le déséquilibre démographique fragilise la retraite par répartition

Le système français de retraite par répartition repose sur un principe de solidarité intergénérationnelle : les actifs financent les pensions des retraités. Or, l’équilibre de ce mécanisme est fragilisé par l’évolution démographique. La diminution structurelle du nombre d’actifs cotisants pour chaque retraité soulève des inquiétudes croissantes sur la soutenabilité à long terme du modèle.

Selon les projections, l’âge légal de départ pourrait devoir être repoussé à 66 ans pour atteindre l’équilibre, d’après le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR). Ce constat met sous pression le conclave des retraites piloté par François Bayrou, dont les conclusions doivent être rendues mi-juin 2025.

Une capitalisation collective pour compléter le financement des retraites

Face à cette impasse, plusieurs experts suggèrent de ne pas opposer répartition et capitalisation, mais de les combiner. L’idée d’un système de capitalisation collective obligatoire gagne du terrain. Contrairement à la capitalisation individuelle, réservée aux foyers les plus aisés ou aux entreprises qui proposent un plan d’épargne retraite, une capitalisation collective viserait à intégrer l’ensemble des actifs.

Le principe serait de prélever une part des cotisations pour les placer dans un fonds commun géré collectivement, par l’État ou un organisme désigné, afin de financer les retraites futures sans dépendre entièrement des équilibres démographiques. Les avantages théoriques de ce modèle sont multiples : rendement potentiellement supérieur grâce à la performance des marchés, mutualisation des risques, diversification des actifs et meilleure résilience du système.

Des régimes existants mais peu développés en France

Certains régimes par capitalisation existent déjà en France. La Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (RAFP) en est un exemple, tout comme les dispositifs en vigueur à la Banque de France ou au sein de certaines professions libérales comme les pharmaciens. Le Fonds de Réserve pour les Retraites (FRR), lancé par Lionel Jospin en 1999, devait initialement jouer ce rôle d’amortisseur démographique. Mais il n’a plus été abondé depuis 2010 et ses actifs ne s’élèvent plus qu’à une vingtaine de milliards d’euros.

Une transition financièrement lourde pour les générations actives

Le principal défi posé par l’introduction d’un pilier de capitalisation collective est celui de la transition. Il impliquerait une double charge pour les actifs, qui continueraient de financer les retraites en cours tout en cotisant pour leur propre retraite. Le coût de cette transition serait colossal : plusieurs centaines de milliards d’euros seraient nécessaires sur plusieurs décennies.

Des pistes ont été évoquées pour financer cette phase critique. L’utilisation des 86 milliards d’euros de réserves de l’Agirc-Arrco est l’une d’elles, bien que controversée, car ces fonds ont été constitués pour garantir les retraites complémentaires actuelles et non pour financer un autre régime. D’autres options incluent la sous-indexation temporaire des pensions, la suppression de l’abattement fiscal de 10 % pour frais professionnels des retraités, estimé à 4,5 milliards d’euros par an, ou encore la vente de participations de l’État dans certaines entreprises. Aucun de ces scénarios ne paraît pour l’heure socialement ou politiquement soutenable.

Réforme des retraites : les propositions politiques en faveur de la capitalisation

Longtemps cantonnée à la droite et au patronat, l’idée de capitalisation trouve aujourd’hui de nouveaux relais au sein de la majorité présidentielle. Début juin, Édouard Philippe évoquait un système mixte avec une part de 10 à 20 % de capitalisation, afin de compléter le régime par répartition. Quelques jours plus tard, Gérald Darmanin proposait la création d’un fonds géré par les partenaires sociaux, permettant aux Français de disposer à la retraite d’un capital ou d’une rente.

Il suggère aussi de rendre obligatoires les plans d’épargne retraite (PER) dans les entreprises qui en ont les moyens, et de réorienter les primes d’intéressement vers l’épargne retraite. Gabriel Attal devrait, lui aussi, formuler des propositions en ce sens lors de la prochaine convention économique et sociale de Renaissance.

Une opposition marquée de la gauche et des syndicats

Malgré cette dynamique, les oppositions restent fortes. Le Parti socialiste, LFI et le RN s’opposent à toute forme de capitalisation. Le ministre de l’Économie Éric Lombard, proche du PS, a mis en garde contre un système qui favoriserait ceux ayant les moyens d’épargner, creusant ainsi les inégalités. Il juge inopportun d’instaurer aujourd’hui une part obligatoire de capitalisation.

Le syndicat patronal Medef soutient la capitalisation, mais cette prise de position est perçue par ses opposants comme un signal de privatisation larvée des retraites. Pour Olivier Faure, si le Medef pousse cette solution, c’est uniquement parce qu’il y voit un levier pour orienter les cotisations vers des intérêts privés.

Capitalisation et inégalités : des effets redistributifs très contrastés

Au-delà des clivages politiques, les effets redistributifs divergent fortement selon le modèle retenu. Dans les pays qui ont partiellement adopté la capitalisation, les inégalités de carrière se répercutent sur le niveau des pensions. En France, le taux de pauvreté des retraités est de 12 %, contre 18 % en Allemagne et une moyenne européenne de 16 %¹. Ce chiffre illustre la fonction protectrice de la répartition contre les parcours professionnels hachés ou les faibles salaires.

Par ailleurs, seulement 16,6 % des ménages français détenaient un produit d’épargne retraite en 2021¹, signe d’une faible adhésion populaire à ces outils et d’un manque d’attractivité du modèle capitalisé, en dehors des classes aisées.

Les modèles hybrides européens en toile de fond du débat français

Certains partisans de la réforme évoquent les exemples allemand ou suédois, qui combinent répartition et capitalisation. Ces modèles hybrides ont en effet permis de renforcer la résilience budgétaire de leurs systèmes de retraite. Mais leur transposition en France se heurte à des contraintes politiques, sociales et culturelles. En coulisse, plusieurs économistes et hauts fonctionnaires alertent sur l’impossibilité budgétaire d’une telle transition à court terme, ainsi que sur les risques de paupérisation d’une partie des retraités si les dispositifs ne sont pas parfaitement encadrés.

La présidentielle 2027 pourrait cristalliser la fracture sur les retraites

Alors que le débat public sur la retraite semble devoir se prolonger, la capitalisation pourrait s’imposer comme un thème majeur de la présidentielle de 2027. Si la gauche compte encore sur une atténuation de la réforme Macron, la droite paraît désormais déterminée à rebattre les cartes du modèle social français. À ce jour, la porte de sortie politique reste incertaine : la capitalisation suscite autant d’espérances que de craintes.

¹ Eurostat

Sources : Boursorama, Forbes

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